Le Figaro du 19 décembre 1899
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k284994t/f1
L’ACCIDENT DE MONTMOREAU
Un grave accident qui, par la façon dont il s’est produit, rappelle celui de Juvisy, est arrivé l’avant-dernière nuit sur la ligne d’Orléans. C’est encore un train qui en a rejoint un autre et l’a tamponné, faisant des victimes. Voici la dépêche que nous envoie, d’Angoulême, notre correspondant particulier :
Angoulême, 18 décembre.
Un terrible accident est arrivé la nuit dernière, au poteau 476 de la ligne Paris-Bordeaux. Le train rapide 22, qui part de Bordeaux-Saint-Jean à 10 h. 30 du soir, se trouvait en détresse par suite d’une avarie à sa machine, quand il a été surpris et tamponné par l’express 24 qui quitte Bordeaux-Bastide à 10 h. 47. Le train tamponneur n’a éprouvé que de légères avaries. La machine et deux wagons ont été endommagés ; les voyageurs en ont été quittes pour une violente commotion ; quelques employés ont été contusionnés.
Il n’en a malheureusement pas été de même pour le train tamponné. Le fourgon de queue et un wagon-toilette de première classe ont été littéralement broyés. Le wagon-poste a été jeté hors des rails. D’autres voitures ont également souffert. Les secours ont été immédiatement organisés par le personnel des deux trains et les voyageurs valides, parmi lesquels se trouvaient fort heureusement trois médecins : MM. les docteurs PEDEBIDOU, député de Tarbes ; MORISOT, de Bagnères-de-Bigorre, et le docteur HUCHARD, de Paris, ainsi qu’un pharmacien, M. PORTHE, 1, boulevard de Reuilly, à Paris.
Dans le même compartiment que M. PEDEBIDOU, c’est-à-dire dans le wagon de tête, se trouvaient deux de ses collègues de la Chambre : MM. Jules LEGRAND et JUMEL. Les victimes sont au nombre d’une vingtaine. On n’a eu jusqu’ici qu’une mort à deplorer, celle de M. SAMPITÉ, [Désiré Joseph Arthur SEMPITÉ] ingénieur des ponts et chaussées à Bordeaux, dont le corps a été retrouvé sous la machine du train 24, horriblement mutilé. Mais on craint que certains blessés ne survivent pas à leurs blessures.
Citons parmi les plus gravement atteints :
M. LAYCOCQ, négociant en grains, à Castle-Donington (Angleterre), qui a eu la poitrine défoncée et plusieurs fractures du crâne ;
Mme de NAYS-CANDEAU, femme du colonel d’artillerie de marine, qui a eu les deux jambes fracturées.
Le colonel en a été quitte pour une côte défoncée, mais la commotion a été si forte qu’au moment de la chute le sang lui sortait par les oreilles.
Citons encore :
M. GARRÈS, juge au Tribunal de Bordeaux, fracture du tibia ;
M. Auguste ADÉLUS, 57, faubourg Saint-Denis à Paris ;
MM. GARGAN, DELMAS, MONNIER et ANTAJEAN, employés aux ambulants des postes, contusions et fractures ;
M. MOULINS, chef du train 24 ;
MM. LARTHOMAS, LACOUR et COLON, conducteurs et serre-frein, qui ont reçu des blessures plus graves.
M. LAYCOCQ, [Robert Charles Richard LAYCOCQ] décédera de ses blessures à Angoulême
Dès que la nouvelle de cette catastrophe est arrivée à Angoulême, M. VARAILLON, chef de gare, a organisé un train de secours dans lequel ont pris place les deux médecins de la Compagnie d’Orléans, MM. BESSETTE et FOURNIER. Ce train a rapatrié huit blessés qui ont été transférés à l’hospice d’Angoulême. Le corps de M. SAMPITÉ a été provisoirement déposé sous un hangar à la gare de Montmoreau. Les autres blessés ont été transportés soit à Bordeaux, soit dans les fermes avoisinant le lieu de l’accident.
MM. DELRIEU, procureur de la République, et M. LAUGIER, juge d’instruction, se sont transportés à Charmant où ils ont ouvert une enquête. Si une responsabilité peut être encourue par les agents de la Compagnie, elle incombe évidemment aux employés du train 22 qui n’avaient couvert la voie, avec des pétards, qu’à une distance de cinquante mètres environ. Reste à savoir s’ils ont eu le temps de faire mieux. Quant au mécanicien du train 24, il a fait preuve, au contraire, d’une rare présence d’esprit. La voie, avant d’arriver au lieu de la catastrophe, décrit une courbe, et ce n’est qu’au signal tardif de détresse qu’il a pu serrer les freins. Il était malheureusement trop tard !
Signé MAVET.
Le poteau 476, en face duquel s’est produite la rencontre des trains, est situé entre les deux stations de Montmoreau et Charmant, à l’entrée du tunnel de Livernan. Le train 22 s’y trouvait en détresse et, comme le dit notre correspondant, n’était pas suffisamment couvert. Jusqu’à plus ample enquête, cela paraît le résultat d’une faute grave. En effet, le rapide 22 part de Bordeaux-Saint-Jean à 10 h. 30, et va directement à Angoulême, où il arrive à minuit 24. L’express 24, parti de Bordeaux-Saint-Jean à 10 h. 11, s’arrête à la gare de Bordeaux-Bastide, qu’il ne quitte qu’à 10 h. 47, c’est-à-dire un quart d’heure à peu près après le passage du rapide devant cette gare. Il fait ensuite station à Libourne et à Coutras, et n’arrive à Angoulême qu’à minuit 47, c’est-à-dire vingt-trois minutes après le rapide.
Quand le train express 24, quittant à minuit vingt la gare de Montmoreau, est venu se jeter, à la courbe, sur le rapide 22, il y avait donc au moins vingt minutes que ce rapide était en détresse. C’était un délai plus que suffisant pour couvrir le train à une distance d’environ un kilomètre, en tenant compte des difficultés que créait la marche le mauvais temps. Car il ne faut pas oublier que, en cas d’arrêt imprévu, le conducteur placé en queue du train doit « sans se préoccuper de la cause de l’arrêt, se porter aussi rapidement qu’il le peut en arrière, pour placer des pétards et agiter sa lanterne rouge pour avertir les trains qui circuleraient sur la même voie ». Il y a donc lieu de supposer que le règlement n’a pas été observé, puisque les pétards n’étaient pas à plus de cinquante mètres du train, distance absolument insuffisante pour arrêter un express, même en renversant la vapeur. Le Parquet d’Angoulême, qui a passé la journée sur le lieu de l’accident, nous dira sur qui il faut faire retomber les responsabilités.
Quand les hommes d’équipe, venus avec le train de secours d’Angoulême ont eu déblayé la voie, le train 24 s’est joint à ce qui restait du train 22, et on en a composé un train spécial qui s’est mis en marche sur Paris. Ce train est arrivé en gare d’Orléans à deux heures quarante-trois de l’après-midi. Les parents et amis des voyageurs, prévenus de l’accident, attendaient avec impatience. Un service d’ordre avait été organisé et une salle d’attente avait été transformée en ambulance par les soins du docteur A.-J. MARTIN, inspecteur du service sanitaire de la Ville de Paris. Des voitures d’ambulances avaient été demandées aux postes de Saint-Louis, Saint-Honoré, Caulaincourt, Staël et Chaligny. Ces préparatifs ont été inutiles. Les blessés avaient été transportés à Angoulême, sauf M. GARRY, juge au Tribunal de Bordeaux, qui avait demandé à être ramené chez lui. Un seul, le capitaine au long cours ADÉLUS, avait poursuivi sa route pour venir à Paris.
En revanche, les voyageurs qui en avaient été quittes pour la peur ont passé plus d’une heure à rechercher, dans les fourgons, leurs bagages, sortis et replacés pêle-mêle, dans une préoccupation assez compréhensible de la part des employés. Un voyageur du train 24 — le train tamponneur — a raconté ainsi ses impressions : « Nous marchions à l’allure ordinaire et tout, à cette heure, était tranquille dans la campagne, lorsque, tout à coup, je sentis une sensation comme si j’étais soulevé en l’air : le mécanicien venait de serrer les freins à bloc… Une seconde après, je sentis une forte secousse, suivie d’un craquement sourd. Nous avions tamponné le rapide. Nous nous sommes empressés d’ouvrir les portières et de sauter sur la voie. Mais il nous a été impossible de nous rendre compte de la cause de la rencontre. »
D’autre part, un voyageur du train 22, nous dit : « J’étais dans le rapide, en tête. Tout à coup, le train s’est arrêté. J’ai voulu savoir ce qui se passait. J’ai vu que nous entrions sous un tunnel et que les employés allaient et venaient. Un de mes compagnons de voyage, à qui j’exprimais mes craintes d’accident, me rassura en me disant que nous avions vingt minutes d’avance sur le train qui nous suivait, et que les employés étaient partis pour aller poser des pétards, ce qui supprimerait tout danger… Pendant que nous causions, j’ai reçu une secousse terrible, j’ai sauté en l’air… Instinctivement, je me suis précipité hors du wagon et j’ai vu le dernier compartiment-toilette complètement broyé, ainsi que le fourgon, et des gens qui criaient au secours. Immédiatement sur les débris, une locomotive déraillée, qui avait entraîné ses deux wagons de tête. Quelque rapidité que j’eusse mise à descendre et à courir voir, les employés du train 24 avaient été plus vite que moi et s’occupaient déjà de secourir les victimes. »
Nous sommes allé, hier, après midi, chez M. CHRISTMANN, propriétaire d’un gymnase, rue du Faubourg-Saint-Denis, 57. M. CHRISTMANN, qui est le beau-frère du capitaine au long cours, M. ADÉLUS, nous dit que, prévenu vers une heure, par un télégramme de son parent, de l’accident dont celui-ci avait été une des victimes, il s’était aussitôt rendu, avec Mme CHRISTMANN, à la gare d’Orléans. Ils venaient chercher des renseignements sur la catastrophe, et s’enquérir à quelle heure ils pourraient partir pour Angoulême. Le chef de gare auquel ils s’étaient adressé ne put leur donner que de vagues explications sur l’accident, mais il mit très obligeamment un coupé à leur disposition, dans le cas où dans le train qui devait ramener quelques-uns des blessés ne se trouverait pas M. ADÉLUS. L’attente ne serait pas longue, le train annoncé devant arriver à 2 h. 43 minutes.
A l’heure dite, le train entrait en gare, et M. ADÉLUS en descendait, soutenu par des hommes d’équipe. Il avait la tête enveloppée et paraissait beaucoup souffrir. A sa sœur et à son beau-frère qui, les premiers moments d’effusion passés, l’interrogeaient anxieusement sur son état, le capitaine répondit qu’il avait été grièvement blessé à l’œil gauche, et que cette blessure lui causait une douleur très vive. Sur les instances du chef de gare, M. ADÉLUS fut conduit dans son cabinet, où le docteur Paul SEGOND procéda à un examen minutieux de la blessure. Le docteur opinait pour que le capitaine consentît à se faire soigner à la Salpêtrière ; son offre ne fut pas acceptée, M. et Mme CHRISTMANN tenant à emmener leur parent chez eux, où il a, d’ailleurs, son domicile. M. ADÉLUS prit place dans une des voitures d’ambulance qui stationnaient dans la cour de la gare, à tout événement, et, une demi-heure plus tard, il arrivait avec M. et Mme CHRISTMANN rue du Faubourg-Saint-Denis.
Le docteur Jules TRIPET, médecin de la famille, fut appelé et, après s’être rendu compte à son tour de l’état de la victime, il demanda, vu la gravité de la blessure, que le docteur Ed. SCHWARTZ, chirurgien de l’hôpital Cochin, professeur agrégé à la Faculté de médecine, fût appelé en consultation. Cette consultation a eu lieu, hier soir à sept heures, et les docteurs SCHWARTZ et TRIPET ont reconnu l’urgence d’une opération. Elle sera faite aujourd’hui — ce matin, très probablement — et comme elle sera très douloureuse, il a été décidé que M. ADÉLUS serait soumis à l’action du chloroforme.
M. ADÉLUS, âgé de cinquante ans, revenait de Bordeaux où il avait ramené, après un long voyage à la Martinique, le trois-mâts Némésis, qu’il commandait. Il a fait trois fois naufrage, sans avoir la moindre blessure. Comme l’amiral DUMONT-D’URVILLE, c’est en chemin de fer qu’il a failli mourir ! Espérons qu’il s’arrêtera là dans la similitude, et se rétablira promptement. Une dépêche d’Angoulême nous annonce que huit blessés sont soignés à l’hôpital de cette ville. Deux autres ont été envoyés à Bordeaux. M. l’ingénieur SAMPITÉ, qui a été tué sur le coup, était ingénieur ordinaire des ponts et chaussées de première classe, à Bordeaux. Il était sur le point d’être promu au grade d’ingénieur en chef. M. Pierre BAUDIN, ministre des travaux publics, s’est fait représenter par son chef de cabinet, à l’arrivée des blessés à Paris.
Signé : Georges GRISON.
