1899 – Déraillement à Etaimpuis (76)

Le Temps, édition du 7 juillet 1899
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k236067g/f4

Le train express n° 1214, parti du Havre pour Amiens, ce matin, à six heures vingt, a déraillé, à huit heures vingt, entre les gares de Clères et de Bosc-le-Hard. On ignore encore les causes de cet accident, qui a eu de graves conséquences.
La machine, étant sortie des rails, roula pendant quelques secondes sur le ballast, puis tomba sur le côté, entraînant avec elle le fourgon à bagages qui la suivait.
Le mécanicien fut tué, le chauffeur et le chef du train grièvement blessés.
Les autres voitures du train étant restées sur les rails, les voyageurs n’ont pas été blessés. Ils ont seulement ressenti une forte secousse qui les a jetés les uns sur les autres.


Le Progrès de la Somme, 8 juillet 1899, page 3/4
CATASTROPHE DE CHEMIN DE FER
Déraillement d’un express
Complétons, d’après le Journal de Rouen, nos renseignements d’hier sur le déraillement de Bosc-le-Hard :


Un grave accident dont la nouvelle s’est vite répandue à Rouen, est arrivé hier sur la ligne du chemin de fer, entre Clères et Bosc-le-Hard, à deux kilomètres environ de cette gare et à quarante mètres environ du pont de Biennais, sur lequel passe la route de Biennais à Clères. Le train 108, qui part du Havre à 6 heures 20 du matin et se joint à Clères à celui qui part d’Elbeuf-Saint-Aubin à 6 heures 48, pour se rattacher ensuite à l’express de Rouen à Amiens, a déraillé à cet endroit.
L’accident s’est produit vers huit heures vingt et une, sur la voie montante, dont la construction est toute récente. Il y a deux mois à peine qu’elle est terminée, et c’est samedi dernier seulement qu’elle a été mise en service.
Le train se composait d’une locomotive Ouest, n° 60, de type presque primitif, sans tender, suivie de deux fourgons, d’un wagon de 3ᵉ classe, d’un autre de 2ᵉ classe, d’un troisième wagon mixte (1ʳᵉ et 2ᵉ classe), et enfin d’un fourgon de queue. Il n’y avait que dix voyageurs en tout.
En s’apercevant que son train était hors rails, le mécanicien bloqua instantanément les freins. C’est à sa présence d’esprit que les voyageurs doivent d’en avoir été quittes pour un choc assez violent, car les wagons, bien que heurtés les uns contre les autres, n’ont pas été démolis ; ils n’ont éprouvé que des avaries. Ils s’étaient d’ailleurs arrêtés immédiatement.
En revanche, la machine, dont l’attelage s’était rompu, avait continué sa marche et était allée se jeter dans le remblai, au bas duquel elle s’abattit d’une hauteur de 7 mètres en pirouettant trois fois sur elle-même. Elle était tombée dans une pièce de blé, après avoir repris sa position normale.
Le mécanicien du train, M. JAMME, avait malheureusement été pris sous la locomotive, dans la culbute de celle-ci. Cet infortuné qui était âgé de vingt-huit ans, marié, père de trois enfants, et domicilié à Elbeuf, avait eu la poitrine défoncée et était mort sur le coup. [Alphonse JAMME]
Le chauffeur, M. Jean-Marie ROSE, avait été grièvement blessé : deux côtes défoncées, l’oreille gauche décollée, une fracture au crâne, etc.
Le chef de train, M. Louis PRÉVOST, qui habite Elbeuf, avait été moins gravement atteint. Il en a été quitte pour une plaie à la tête. Cet agent est sur le point de prendre sa retraite.
Les deux blessés ont été ramenés à Rouen par un train suivant, et portés à l’Hôtel-Dieu, où M. le docteur DESCAMP, de Buchy, qui leur avait donné les premiers secours, est allé de nouveau les visiter.
Le bruit qu’avait fait la locomotive en culbutant, et le sifflement de la vapeur qui s’échappait avaient donné l’alarme dans le voisinage.
Le chimiste de la sucrerie de Bosc-le-Hard, M. MOUSSET, des fenêtres de son laboratoire, aperçut le premier le désastre et, à la tête du personnel de l’usine, armé d’outils et de crics, accourut sur le lieu de l’accident, afin de porter secours.
M. MOUSSET et ses ouvriers trouvèrent, en arrivant, les dix voyageurs descendus du train, sans la moindre blessure et n’ayant, par conséquent, besoin d’aucun secours.
Les deux fourgons de tête étaient à peu près démolis, et le wagon mixte, dans lequel se trouvait un seul voyageur, avait son panneau d’avant défoncé.
Dans le talus où avait roulé la locomotive, c’était un pôle-mêle d’objets de toute sorte : ici une pelle à feu, là des briquettes ; plus loin un des sabots de l’infortuné mécanicien, enfin, au pied de la haie, la cheminée détachée de la locomotive.
Sans perdre un instant, le chef-cantonnier LHOMME était allé prévenir le chef de gare de Bosc-le-Hard, qui demanda un train de secours à la gare de Montérollier-Buchy. De celle-ci, on prévint la gare de Rouen-Nord, où le train de secours fut formé. Il arriva à Biennais à 10 h. 50, sous la conduite de M. GREUX, inspecteur de la traction. Dans ce train avaient pris place : MM. DELAMARRE, inspecteur divisionnaire ; MULÉZIEUX, inspecteur de l’exploitation, etc., etc., et une équipe d’ouvriers chargés de déblayer la voie.
Vers onze heures et demie, un second train de secours venant d’Amiens, arrivait à Biennais, portant MM. BEAUCAMP, ingénieur de la voie ; DUTOIT, inspecteur de la voie ; COLLIN, sous-ingénieur de la traction ; OCAMUS, sous-ingénieur des voitures.
Le haut personnel de la Compagnie de l’Ouest, c’est-à-dire MM. FRÈRE, chef de division ; RAUX, ingénieur, et MORAND, inspecteur de la traction, est arrivé sur le lieu de l’accident, par un train de voyageurs, vers midi et demi.
Les wagons, qui avaient déraillé et obstruaient les deux voies, ont été remis en place sans trop de difficultés. À quatre heures, le premier fourgon après la machine, qui se trouvait être le plus endommagé, reprenait sa place sur les rails. Une demi-heure après une machine enlevait à Buchy tout le train déraillé, moins la locomotive. Celle-ci, qui a eu ses tôles rentrées, la cheminée arrachée, le dôme de vapeur défoncé, les tampons tordus, les lanternes arrachées et l’attelage brisé, sera relevée avec des crics perfectionnés et remontée sur la voie au moyen d’une voie de secours qu’il faudra construire spécialement à cet effet.
Il a été établi un transbordement à l’endroit de l’accident, ce qui a occasionné à tous les trains quelque retard. La circulation a été rétablie sur la voie montante vers six heures. La voie descendante, dont les rails ont été plus endommagés que l’autre, ne sera rendue à la circulation que plus tard.
On ne connaît pas encore exactement les causes de cet accident qui semble, cependant, devoir être plutôt attribué à l’état de la voie qu’à celui de la machine ou à une imprudence du mécanicien. Une enquête, ouverte à ce sujet, éclaircira cette question.
La nouvelle de ce déraillement s’est répandue rapidement dans la contrée et notamment à Bosc-le-Hard, d’où arrivaient, dès neuf heures, MM. le docteur GRANDSIRE, ROCHETTE, maire ; GUÉRILLON, notaire ; LAFOSSE, pharmacien, etc., puis M. SAUNIER, maire d’Étaimpuis.
Le corps du malheureux JAMME est resté toute la journée, au milieu du talus à l’endroit même où il est tombé, et où il a trouvé la mort.
Vers 3 h. 1/2 la levée du corps a été faite par M. l’abbé PRÉVOST, curé de Biennais. JAMME a été conduit à Bosc-le-Hard, où aura lieu sa mise en liberté [sic] (mise en bière ?). Il sera dirigé ensuite à Elbeuf.
M. DELAMARRE, inspecteur divisionnaire, a adressé au mécanicien un dernier et touchant adieu, au nom du personnel.
Le cortège s’est ensuite formé et s’est dirigé vers Bosc-le-Hard à travers les champs.
Les gendarmes de la brigade de Tôtes ont maintenu à distance les nombreux curieux accourus des environs sur les lieux de l’accident.

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