1897 – Tamponnement à la gare de Péage-de-Roussillon

Le Petit Parisien du 27 décembre 1897
LA CATASTROPHE DU PÉAGE-DE-ROUSSILLON
Larges extraits

Nous avons pu voir hier quelques-uns des voyageurs qui se trouvaient dans le rapide n° 10 tamponné par le rapide n° 20, près de la gare du Péage-de-Roussillon. Encore sous le coup de la terrible catastrophe à laquelle, plus heureux que certains de leurs compagnons de voyage, ils ont échappé, ils ont bien voulu nous faire le récit poignant du sombre drame qui s’est déroulé sous leurs yeux, dans la nuit noire et glaciale, loin de toute habitation où les blessés auraient pu trouver un refuge. Hélas ! il était minuit et demi, c’était la nuit de Noël, et tandis que partout, dans les grandes villes comme dans les moindres cités, les convives se réunissaient dans l’allégresse du réveillon, la mort surprenait dans leur sommeil des hommes de valeur, des officiers que la France pleurera, et la fatalité couchait au bas d’un ravin désert, sous la brise nocturne et glacée, d’autres hommes ensanglantés et gémissants !

LE LIEU DE L’ACCIDENT
L’accident s’est produit entre les gares de deux petits villages pittoresques de l’Isère, Le Péage-de-Roussillon et Clonas, sur le territoire de Saint-Maurice-de-l’Exil, exactement au kilomètre 571. La voie tourne à cet endroit, formant un remblai élevé. Un ravin profond longe la voie à gauche, et, à droite, s’élève une colline escarpée. En plein jour, par un beau soleil d’été on aperçoit au loin, dans la campagne accidentée et féconde, les toits des maisons de Saint-Maurice. Mais, à l’heure de la catastrophe, les sites admirables que traverse la voie ferrée étaient noyés dans un brouillard épais et l’on ne voyait que les silhouettes d’arbres dépouillés et mornes où s’accrochait la blancheur blafarde du givre.

LA COLLISION
C’est dans ce cadre sombre que le rapide n° 10, à minuit quarante-deux, s’arrêtait brusquement, par suite de la rupture d’un tube du frein. Réveillés par l’arrêt du convoi, quelques voyageurs ouvraient les portières, cherchant à se rendre compte de la cause pour laquelle on interrompait sa marche. Ils interpellaient les employés qui couraient le long de la voie et qui, ne prévoyant pas un danger immédiat, les rassuraient par quelques paroles. Le chef de train se précipitait en queue du convoi, faisait des signaux et disposait des pétards sur les rails pour prévenir le rapide n° 20, qui venait derrière à dix minutes de distance, que le rapide n° 10 se trouvait en détresse. Tout à coup, les signaux ayant été sans doute aperçus trop tard, la locomotive du train n° 20 surgissait dans la nuit et venait, avec un fracas terrible, s’enfoncer dans le fourgon de queue du rapide arrêté. Le choc fut épouvantable. Des cris effroyables retentirent et les voyageurs des wagons de tête, plus ou moins contusionnés, descendirent en toute hâte des voitures, accourant à l’arrière du convoi d’où partaient des appels navrants. Le spectacle était saisissant. Les deux dernières voitures, réduites en miettes, ne formaient qu’un tas de décombres informes à travers lesquels on apercevait des jambes pantelantes, des bras convulsés.

LES SECOURS
Cependant, quelques minutes après la collision le personnel des deux trains, aidé par les voyageurs qui n’avaient pas perdu leur sang-froid, organisaient les secours, commençaient les recherches. En même temps arrivaient des paysans de Saint-Maurice qui, au sortir de la messe de minuit, avaient entendu le bruit du choc, pareil à un coup de tonnerre. Et, à la lueur des lanternes et de quelques bougies, la sinistre besogne commença. On retira de dessous un amas de planches et d’essieux brisés quatre blessés dont deux étaient évanouis et dont les deux autres, les jambes brisées, lançaient des plaintes atroces. On les étendit le long de la voie sur des coussins de voitures, et quelques-uns des voyageurs qui participaient au travail du déblaiement, malgré le froid très vif, se dépouillèrent de leurs pelisses, de leurs manteaux, pour en couvrir les malheureuses victimes. Le capitaine de vaisseau BLEUET, qu’on retira ensuite, respirait encore. Il balbutia quelques paroles : — Je viens de faire la campagne de Madagascar, dit-il. Et ses yeux se fermèrent pour toujours, tandis que ses membres se raidissaient dans les affres de la mort. La cervelle s’échappait de son crâne fracassé. Puis ce fut le cadavre du capitaine LOTA qu’on trouva sous un amoncellement de choses sans nom. Son visage, aux yeux agrandis par l’épouvante, était effrayant. Enfin, on retira, avec les derniers blessés, le corps presque coupé en deux de M. MATHELIN, ingénieur des constructions navales. On plaça les trois cadavres sur des coussins, le long de la voie, tandis qu’on transportait les blessés dans les voitures qui n’avaient pas été endommagées et qu’on transformait en ambulance. Pendant qu’on donnait les premiers soins aux blessés, le chef du train numéro 10 était parti, en courant vers la plus prochaine station, Saint-Rambert-d’Albon, d’où il revenait, une heure environ après la collision, accompagné du docteur LAURENT. Ce médecin, après avoir examiné les victimes, demanda qu’on partît le plus tôt possible pour Vienne ou Lyon. Mais le chef du train tamponné se trouvait dans un état cérébral alarmant et, en présence de cette situation, le mécanicien refusait de partir sans un ordre écrit. Heureusement, un fonctionnaire de la Compagnie de Paris-Lyon-Méditerranée, M. Evremond DRAMARD, ingénieur, se trouvait dans le train. Il prit sur lui la responsabilité de la marche en avant. Il monta lui-même à côté du chef de train, toujours inconscient, et donna l’ordre du départ. Déjà, dans les voitures où les blessés avaient été couchés sur des coussins, le docteur LAURENT faisait les premiers pansements nécessaires. Les corps des malheureux voyageurs tués ont été transportés à l’hôpital du Péage-de-Roussillon par le personnel de la gare de cette localité, qui était accouru au premier signal d’alarme. Le train contenant les blessés et la plupart des voyageurs du rapide tamponné est arrivé à Lyon vers six heures du matin.

Voici des renseignements biographiques sur les trois infortunés qui ont trouvé la mort dans cette catastrophe.

Le capitaine Lota, [Lucien Joseph Henri LOTA] instructeur à Saint-Cyr, est né le 25 avril 1855 ; entré à l’École de Saint-Cyr à l’âge de vingt ans, il était capitaine depuis le 11 juillet 1889.
Le capitaine de vaisseau Blouet [Jules Charles BLOUET] était âgé de cinquante-deux ans. Entré à l’École navale en 1862, il avait été promu lieutenant de vaisseau en 1874. Dans ce grade il avait commandé la canonnière Laune dans la division navale du Tonkin, commandé par l’amiral Courbet, et fut nommé capitaine de frégate, puis de vaisseau. Promu capitaine de vaisseau en 1891, il commandait le cuirassé garde-côtes Tonnere de l’escadre du Nord, puis fut nommé membre adjoint au Comité des inspecteurs généraux de la marine. M. Blouet commandait, depuis février 1896, le croiseur porte-torpilleurs Foudre, dont les essais viennent d’être terminés tout dernièrement. Il était officier de la Légion-d’Honneur.
L’ingénieur des constructions navales Mathelin [Francisque Edmond Joseph MATHELIN] était âgé de trente-deux ans. Entré à l’École polytechnique en 1880, il fut nommé sous-ingénieur de 3e classe en 1883 ; il avait été attaché à la section technique des constructions navales au Ministère de la Marine au moment de l’organisation de cet important service.

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