La Presse édition du 25 janvier 1896
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k547965n/f4
Catastrophe sur la Ceinture : UN MORT — NEUF BLESSÉS.
Un accident a eu lieu ce matin vers 9 h. 1/4 sur la ligne de Ceinture, entre les gares de Neuilly et de Courcelles. Un choc s’est produit entre deux trains qui se suivaient de très près. L’accident est dû au brouillard, qui n’a pas permis au mécanicien du second train d’apercevoir les feux du train qu’il suivait. Plusieurs wagons ont été brisés. Contrairement à ce qu’on croyait tout d’abord, l’accident de ce matin a fait quelques victimes : M. GAUCHERON, directeur d’une agence du Crédit Lyonnais à Boulogne, a été tué. Neuf personnes ont été blessées. L’administration du Chemin de fer de l’Ouest procède à une enquête sur les lieux. La voie, encore encombrée, sera, on l’espère, assez promptement déblayée pour permettre une reprise rapide du service régulier des trains.
Détails sur la catastrophe. Il était exactement neuf heures douze minutes lorsque l’accident s’est produit. Le train 111, parti de la gare Saint-Lazare à 8 heures 51, stoppait à peu de distance de là, gare de la Porte-Maillot, dont la voie était occupée par un train venant du Nord. Le brouillard était tombé tout à coup à ce moment avec une telle intensité qu’il était impossible de distinguer quoi que ce soit à dix mètres devant soi. Par suite, tous les trains marchaient très lentement. Le train 111 stoppait depuis sept à huit minutes, lorsqu’arriva le train 231, parti de Saint-Lazare à neuf heures précises. Le mécanicien FRANCK vit l’arrière du train précédent trop tard pour éviter un tamponnement ; il renversa la vapeur, mais, néanmoins, le choc se produisit.
Le fourgon du train 111 fut éventré par la locomotive et la pression subite opérée par les tampons, fit se télescoper les deux wagons de 1re classe, nos 545 et 477 qui se trouvaient immédiatement après ; le wagon 545 se coupa net en deux morceaux et le no 477 fut enlevé littéralement et projeté contre la voûte du pont de l’avenue des Ternes, où il se réduisit en miettes. Les plates-formes des wagons sont montées l’une sur l’autre, enchevêtrant dans un indescriptible pêle-mêle les barres de fer, les tampons, les roues, les essieux, les morceaux de bois, les éclats de portières, les feuilles de zinc recouvrant les wagons, les coussins, etc., etc. Le wagon de 2e classe no 3,137 a été défoncé également dans sa partie d’arrière, touchant au wagon no 477 : il n’y avait heureusement pas de voyageurs dans le premier compartiment.
L’affolement.
Aussitôt que le choc se fut produit, ce fut une clameur immense, un sauve-qui-peut général : tout le monde se précipitait sur la voie sans songer au nouveau malheur qui aurait pu se produire par l’arrivée d’un train venant en sens inverse ; nous donnons plus loin la liste des personnes blessées qui se sont enfuies, éperdues, et qui ont été conduites ensuite dans une pharmacie de la rue du Débarcadère, où elles ont reçu les soins que nécessitait leur état : il est en général heureusement peu grave.
Les victimes.
M. GAUCHERON, [Henri Valentin GAUCHERON] qui a perdu la vie dans cette catastrophe, est, comme nous l’avons dit plus haut, directeur de l’agence du Crédit Lyonnais, à Boulogne-sur-Seine. Il est âgé de 30 ans et domicilié à Paris, 100 rue d’Amsterdam.

Voici la liste des voyageurs blessés :
M. Louis BESSIÈRE, 44 ans, professeur au lycée Michelet, rue de Clichy, 54 bis, blessé par des éclats de verre à la joue.
Mlle Hélène LELONG, 14 ans, rue du Mesnil, blessée par des éclats de verre à l’œil gauche.
M. KERMANN, 35 ans, rue des Moines, 55, blessures à la tête.
Mlle Gény LEMPEREUR, 40 ans, demeurant rue Saint-Lazare, 30, à Colombes, blessures à la tête.
M. CARBONNIER, conducteur arrière du train 111, rue Braille, 11, blessures internes au côté droit.
M. BOURRÉE, chauffeur de la machine conduisant le train 231, rue Lemercier, 100, contusions internes.
M. FRANCK, mécanicien de la machine du train 231, contusions internes.
M. LEMAIRE, chef du train 111, rue Boulay, 5, blessures internes à l’estomac.
M. LESOURD, rue des Chasseurs, 8, blessures à la tête.
Interview d’un voyageur.
Un voyageur, qui se trouvait dans le second train, nous a narré ses impressions : — J’ai cru, nous a-t-il dit, à un arrêt brusque du train, d’ailleurs peu lancé. « Entendant des cris, j’ai ouvert la portière et suis descendu sur la voie. Il faisait très sombre, le train étant engagé dans le tunnel qui se trouve entre Neuilly et la station de Courcelles. Les femmes jetaient des cris perçants. Enfin, des employés sont accourus avec des lanternes et les voyageurs des deux trains ont pu regagner à pied la station de Neuilly, en suivant la voie. Ce qui m’a le plus frappé, — le brouillard qui règne presque toujours sur la voie de ceinture par les temps froids, étant ce matin plus intense, — c’est que je n’ai pas entendu de pétards avertisseurs
Notre interlocuteur ajoute qu’une heure plus tôt, c’est-à-dire à l’heure où les trains sont bondés d’employés se rendant à leur bureau, cette collision aurait pu avoir les conséquences les plus terribles. Les wagons qui ont été démolis eussent alors été remplis de voyageurs et c’est par centaines qu’on aurait compté les victimes.
