Rappel + de 150 blessés et 49 morts dans la presse des jours suivants.
(officiellement 221 blessés et 49 décès) voir la Revue Génie Civil du 28 novembre 1891 page 55
Le Petit Journal, 28 juillet 1891
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k610936j/f1
La catastrophe DE SAINT-MANDÉ
La collision de trains qui s’est produite à Saint-Mandé est plus effroyable encore que nous ne l’avions laissé prévoir hier.
Quarante-cinq personnes ont péri dans cet accident et un nombre encore indéterminé de voyageurs ont été blessés dont vingt-trois grièvement.

AVANT LA CATASTROPHE
Voici exactement dans quelles circonstances cette catastrophe s’est produite. Lire la suite
Il y avait dimanche concours de musique à Fontenay-sous-Bois et c’était la fête communale de Saint-Mandé. Ces circonstances avaient attiré dans ces deux villes une affluence considérable de visiteurs, et la Compagnie de l’Est avait été obligée de former à Vincennes un train facultatif, le 116 D, pour ramener à Paris la foule des voyageurs que le train précédent, le 116, venu de Joinville, n’avait pu emporter.
Par suite de l’affluence des voyageurs, le 116 était arrivé à Saint-Mandé avec un retard de quelques minutes ; et c’est là que se place un incident futile qui a peut-être déterminé indirectement la catastrophe.
M. X…, négociant à Paris, était monté en premières à Joinville avec sa femme et ses deux fils dans le compartiment des dames seules. A Saint-Mandé, une voyageuse voulant monter dans ce compartiment qui était au complet pria ces messieurs de lui céder la place. M. X… s’y refusa ; la dame y mit de l’entêtement et exposa ses griefs au chef de service. Ce dernier intervint et somma le voyageur récalcitrant de descendre. M. X… se décida enfin à céder la place. Il quitta le compartiment suivi de ses deux fils, et tous trois se dirigèrent vers l’arrière du train afin de s’y caser.
Le train était composé de 24 voitures, c’est dire qu’il avait une grande longueur. Il fallut donc aux trois voyageurs une ou deux minutes au moins pour gagner le wagon de queue. Mais tout n’était pas fini. Au moment de s’installer dans ce wagon, où ses deux fils venaient de monter, M. X…, ayant aperçu une dame dans un compartiment de fumeurs, exigea qu’elle en descendît. La dame, comme c’était son droit, refusa d’obéir à cette injonction, répondant que, du moment où la fumée ne l’incommodait pas, elle était libre de rester dans le compartiment spécial. M. X.., lui, ne se tint pas pour battu.
A son tour, il fit une réclamation au chef de service et amena par son insistance l’intervention du chef de train. Toutes ces discussions avaient duré cinq minutes au moins, et c’est au moment où M. X… se décidait enfin à monter dans son compartiment que le train 116 D, parti de Vincennes quatre minutes après le 116, arriva et tamponna ce dernier.
LA COLLISION
Le choc fut terrible. Lire la suite
Le fourgon de queue du 116 fut mis en miettes et la machine du 116 D, se cabrant pour ainsi dire comme un cheval, retomba sur le wagon de premières qui, tant à l’intérieur qu’à l’impériale, contenait 80 voyageurs. L’énorme masse fit de ces malheureux une véritable bouillie. En même temps le foyer de la machine communiqua le feu au wagon, et le spectacle devint atroce. Tous ces mutilés, hommes, femmes, enfants, furent littéralement rôtis.
Les cris, les hurlements de douleur qui déchirent alors l’espace furent si effroyables, que les voyageurs des deux trains, plus ou moins grièvement blessés s’enfuirent dans toutes les directions, traversant la voie, gravissant des talus à pic de 8 mètres, s’appelant, se cherchant dans une déroute affolée.
LE SAUVETAGE
Cependant au milieu de ce sauve-qui-peut les secours s’organisaient. Lire la suite
Les pompiers de Saint-Mandé, de Vincennes, de Fontenay, de Nogent, les gendarmes de Saint-Mandé, les agents de la Compagnie se mettaient à l’œuvre à la lueur des torches.
C’était un lugubre spectacle que cet amoncellement inextricable de bois, de fer, de chairs grésillantes, de têtes écrasées, de membres informes.
Les blessés, brûlés par les charbons incandescents de la machine, par la vapeur qui s’en échappait en mugissant, par les voitures en flammes, criaient, hurlaient, se tordaient, suppliaient en grâce qu’on les achevât. Un agent de police de Saint-Mandé se voyait arracher son sabre par un blessé qui voulait se tuer et arrivait à grand’peine à le maîtriser.
Cependant les sauveteurs continuaient leur œuvre ; mais bientôt la foule amassée, dévalant comme une trombe du haut des talus, les entoura, les pressa, paralysa leurs mouvements. Un important détachement du 29e chasseurs à pied, venu de Vincennes, dut organiser un service d’ordre et refouler violemment les curieux.
Après avoir arrosé les wagons en feu, les pompiers installèrent un treuil sur le pont de la Tourelle, au-dessous duquel la catastrophe s’était produite. Puis, avec toutes sortes de précautions, ils dégagèrent un à un les malheureux entassés sous les débris encore fumants.
Au nombre des personnes qui se sont particulièrement distinguées dans cette circonstance, citons MM. DIEUAIDE, PETIT, FISCHBAC, EVRARD, etc., etc.
Alors un lugubre défilé commença. Au fur et à mesure qu’on les trouvait, les morts et les blessés étaient transportés à la mairie de Saint-Mandé, située à quelques mètres de la gare.
Là, de nombreux médecins, accourus au premier signal, donnaient des soins aux blessés. Puis, de minute en minute, les voitures des Ambulances urbaines, et de la Ville de Paris, envoyées en hâte, les conduisaient aux hôpitaux Saint-Antoine, Trousseau, à l’Hôtel-Dieu et à l’hôpital militaire de Vincennes.
Quel est le nombre des blessés ? On ne le sait pas au juste, car beaucoup ont demandé à être transportés chez eux ; beaucoup d’autres, des moins atteints, se sont enfuis. Plusieurs de ceux soignés dans les hôpitaux sont dans un état très grave.
LES MORTS
Les morts, nous l’avons dit, sont au nombre de 45. Ils sont restés exposés toute la journée d’hier dans les salles de la mairie de Saint-Mandé. Lire la suite
Tous, hommes, femmes et enfants, étaient effrayants à voir. Complètement carbonisés pour la plupart, noirs, hideux, les bras tordus désespérément, les jambes broyées, la figure écrasée, la langue pendante, ils étaient là étendus sur le sol, enveloppés dans des draps blancs, tout maculés de sang.
C’était un horrible et inoubliable spectacle. Nous avons vu là une jeune femme dans un état de grossesse avancée ; une jeune mère tenant dans ses bras son enfant écrasé et carbonisé comme elle ; une jolie jeune fille, vêtue d’une élégante robe de soie, serrant encore dans sa main crispée une gerbe de fleurs des champs.
De temps à autre, un homme, une femme, un vieillard pénétraient dans ces salles qu’emplissait l’odeur du phénol. Pâles, haletants, la poitrine brisée de sanglots, ils se penchaient sur toutes ces faces hideuses, sur ces membres informes et, tout à coup, au milieu d’une crise de larmes, des cris éclataient :
« Ma femme ! mon mari ! mon enfant ! »
Les gendarmes, les agents eux-mêmes, venus là en grand nombre pour contenir tous ces malheureux, et les faire entrer en ordre, se détournaient pour pleurer.
- AUCLAIR Jacques Auguste
- BARRÉ Augustine Félicité
- BARRÉ Suzanne Jeanne
- BERNARD Emma
- BERNARD Marie Adoé
- BOISNOUVEL Louise Irma
- BOUQUIES Marie
- inconnu
- COMBALUSIER Marie Virginie
- DELATTE Paul Eugène
- DOMINIQUE Georgette
- DOMINIQUE Jeanne
- DOMINIQUE Joseph Lucien
- DUFOURNAUD Alice Marie
- FABBI Romalus
- FARGIER Marie Rosalie
- HARDY Anna Félicie Adrienne
- HOFFMANNN Esther
- inconnu
- inconnu
- inconnu
- CAHN Lina
- CAHN Salomon
- LEBATARD Marie Eugénie Augustine
- LEMONNIER Pierre Arsène
- LEVEQUE Victoire Sophie
- LONGUET Jean
- LOUIS Marguerite
- MACÉ Louise Maria
- MALHERBE Philomène Ismérie
- MISCHO Marie Anasthasie
- MONNOT Lazare
- MONNOT Marcel
- MONTFERRATO Rasis
- PERRETTE (PERRET) Justine
- PLISSON Louis Hippolyte
- POUPLIER Marie Victoire
- POUPLIER René Prosper
- POUX François
- REGEAUD (REJEAUD) Mathieu
- ROSSIGNOL Aspasie Cécile Rosalie
- SILMANNE Jeannette
- SOULIER Eugénie Marie
- TAILLARD Camille
- TUYTELEIR Virginie Isabelle
- VINOT Anne Alice
- VOUILLOZ Maurice
- VOUILLOZ Mauricette Lucie
- WEYAND Louise Blanche
LES NON RECONNUS
Onze morts n’avaient pu être reconnus sur le lieu de l’accident. Lire la suite
1° Une femme, corsage gris, jupe noire, avec bijoux.
2° Un homme figure complètement carbonisée, chemise marquée D. L., paletot noir, gilet noir, pantalon bleu.
3° Une femme cheveux châtains, jaquette à dessins bleus, mouchoir avec fleurs. Linge également marqué D. L.
4° Une petite fille de 3 mois, enveloppée dans une couverture blanche.
5° Un homme complètement carbonisé avec un lambeau de pantalon gris.
6° Une femme, cheveux blonds, jaquette grise, deux jupons, robe grise, bas noirs.
7° Une femme blonde, veste noire, corsage et robe verts, souliers noirs.
8° Une femme, veste noire, corsage bleu, jupe bleue et blanche.
9° Une femme, cheveux châtains, yeux gris, corsage noir, ceinture bleue, jupons blancs, bas noirs.
10° Une femme complètement brûlée.
11° Une petite fille de 3 ans, entièrement carbonisée.
Les corps de ces malheureux ont été transportés à la Morgue.
Là, dans la soirée, deux reconnaissances ont été faites, celles de M. Paul DELATTE, âgé de 24 ans, comptable, demeurant 3, cité Riverin, et de sa femme Marie LEBATARD, âgée de 26 ans.
On a trouvé dans les vêtements d’une des victimes de la catastrophe des papiers au nom de Rosa DE MONTFERRATO. On a tout lieu de croire que c’est le nom de la défunte, mais la reconnaissance n’a pas encore été faite officiellement. D’ailleurs, comme on a pu le voir plus haut, le marquis DE MONTFERRATO avait été reconnu dans la journée par son fils.
On croit avoir également constaté l’identité de trois autres cadavres ; ce seraient le père, la mère et la petite fille, dont le linge est marqué des initiales D. L. On croit se trouver en présence d’un antiquaire du quai Saint-Michel, de sa femme et de sa fille.
LES BLESSÉS
Le nombre des blessés est d’une centaine. Lire la suite
Les uns ont été transportés dans les hôpitaux par les voitures des Ambulances urbaines, les autres ont été reconduits à leurs domiciles.
A l’hôpital Saint-Antoine
C’est dans cet hôpital que la plus grande partie des blessés a été envoyée. Le directeur, M. VERDAVAINNE, a eu l’excellente idée de prévenir télégraphiquement les familles des blessés qu’un ou plusieurs des leurs se trouvaient en traitement dans son hôpital. En outre, M. VERDAVAINNE, dans le but de donner satisfaction aux nombreuses personnes qui se pressaient devant l’hôpital Saint-Antoine, a fait afficher la liste suivante des blessés reçus par lui :
Salle Lisfranc
Alice JOUVIN, 18 ans, rue de Cléry, 64. Cette jeune fille a subi hier matin l’amputation du genou.
Marie MARTIN, femme LECUYER, rue du Marché-Popincourt, 6.
Raoul TAILLARD, 7 ans, quai Saint-Michel, 13.
Gabrielle LEQUIN, cousine germaine de la précédente, 15 ans, quai Saint-Michel, 13.
Salle Dupuytren
Adolphe VHILLAINE, 72 ans, rue des Vosges, 8.
Eugène DELAHAYE, 75 ans, 6, faubourg du Temple, marié.
Marcel LECUYER, 5 ans, rue du Marché-Popincourt.
Louis LECUYER, 28 ans, rue du Marché-Popincourt.
René FÉLIX, rue des Archives, 78.
Camille TAILLARD, âgé de 50 ans, père de la jeune fille morte hier matin.
Salle Broca
Henri JOUVIN, 13 ans, 64, rue de Cléry.
Léon JOUVIN, 61 ans, père du précédent. Ce dernier a subi hier matin l’opération de la résection du genou.
Charles CABRIOD, 27 ans, demeurant à Saint-Maurice, Grande-Rue.
Arthur DUFOURNEAU, 18 ans, d’Epinay-sur-Seine, Grande-Rue, 53.
Eugène RÉGNIER, 28 ans, à Dijon, rue de Paris, 65.
Léopold BRACONY, 43 ans, rue Ruhmkorff, 23 ; le blessé a quitté hier matin l’hôpital, emmené par un adjoint au maire du dix-septième arrondissement.
Jules ZEMBROWSKY, sujet russe, 27 ans, rue Basfroi.
PARMINGTON, sujet anglais ; les blessures que cette victime porte au visage l’ont à ce point défigurée, qu’il est même impossible de supposer l’âge qu’elle peut avoir. D’autre part, M. PARMINGTON a la mâchoire brisée et par suite ne peut parler ni fournir aucun renseignement sur son identité.
Salle Cruveilhier
Antoinette MERIN, 18 ans, 104, avenue de Clichy. Cette jeune fille a quitté l’hôpital et a été reconduite chez ses parents.
Salle Barthe
Dans cette salle a été placée Mme TAILLARD, mère de la jeune fille morte. A la suite des violentes émotions qu’elle a éprouvées, cette pauvre femme, qui a reçu de graves contusions, est devenue subitement folle, et a dû être isolée des autres malades.
Enfin, à ces blessés, il faut ajouter une autre victime en traitement à la salle Dupuytren, dont l’identité n’a pu être établie, ses blessures l’empêchant de parler.
A quatre heures du matin, le commandant PISTOR, qui avait été envoyé par le président de la République sur les lieux du sinistre dès que la terrible nouvelle était parvenue à l’Elysée, a visité les blessés de l’hôpital Saint-Antoine. M. PEYRON, directeur de l’Assistance publique, puis M. Yves GUYOT, ministre des travaux publics, sont venus également apporter des consolations aux victimes.
A l’hôpital de Vincennes
Cinq blessés ont été transportés à l’hôpital militaire de Vincennes. M. Yves GUYOT a demandé au ministre de la guerre l’autorisation de les y laisser jusqu’à leur complète guérison. L’un de ces blessés, d’ailleurs, est dans un état tel qu’on attend sa mort d’un moment à l’autre.
Mlle Marie FARGIEZ, âgée de dix-sept ans, demeurant passage Gatbois, n° 3, qui a été cruellement brûlée à la poitrine. Les autres blessés qui sont soignés à l’hôpital militaire sont :
Mme TURAT, rue de la Monnaie, 13, Paris.
Mme BARRÉ, boulevard Beaumarchais, 111.
M. Henri BOUQUILLOT, rue des Vosges, 30.
M. Achille FÉLIX, rue des Archives, 78.
A l’hôpital Beaujon
Au nombre des blessés se trouve l’abbé MENASSIEUX, aumônier de l’hôpital Beaujon. Il a eu la figure, les mains et les jambes brûlées et a reçu des contusions sur différentes parties du corps. L’abbé MENASSIEUX, sur sa demande, a été transporté à l’hôpital où il avait l’habitude d’apporter lui-même des consolations aux malades et aux blessés.
Il a raconté en ces termes le peu qu’il savait de l’accident : « J’avais obtenu, a-t-il dit, un congé de quinze jours et hier j’avais fait mes adieux à M. BAUDRY, le directeur de l’hôpital. Avant de partir dans le Midi, je désirais rendre une visite au curé de Saint-Mandé, qui est de mes bons amis. Ma bonne m’accompagnait. Au moment de prendre le train pour revenir à Paris, le quai de la gare était encombré de monde. Il n’y avait plus de place dans les compartiments. Je dis à ma bonne : « Ma foi, tant pis ! à la guerre comme à la guerre, montons dans le fourgon, » Je me rappelle que le fourgon se trouvait en queue. Nous étions entassés là-dedans. Tout à coup un choc se produisit et le wagon prit feu. On nous sortit de là. Quand je fus sur la voie, j’aperçus une cinquantaine de personnes étendues. Donner des détails, je ne le puis. Je ne me suis pas rendu compte de ce qui se passait. Ma bonne a été blessée aussi. Elle a été transportée à Montreuil. »
A l’hôpital Trousseau
La première victime qui, vers minuit, ait été transportée à l’hôpital Trousseau, est une petite fillette paraissant âgée d’une vingtaine de mois. Elle avait été retirée de dessous un monceau de blessés, ayant une jambe presque écrasée.
La pauvre enfant était à peine installée dans un lit qu’on apportait une autre petite fille, âgée d’environ six ans, ayant la mâchoire brisée et ne pouvant, par suite, prononcer aucune parole. Son linge est marqué des deux initiales E. S.
Enfin, à trois heures du matin, une troisième fillette, âgée de cinq ans environ, a été conduite à l’hôpital Trousseau, le crâne gravement contusionné. Hier matin, l’identité des deux fillettes a pu être établie. C’étaient la petite Juliette dont nous parlons plus haut et sa sœur.
Des ouvriers employés chez M. FABBIE, marchand de meubles, 6, impasse Crozatier, inquiets de ne pas voir leur patron à leur entrée à l’atelier, se sont rendus à l’hôpital Trousseau pour savoir si, parmi les enfants transportés dans cet établissement, ne se trouveraient pas ceux de M. FABBIE. C’est là que ces ouvriers ont reconnu Juliette et Emma, les filles de leur patron.
La troisième petite fille dont le linge est marqué E. S. n’a pas été réclamée et son identité jusqu’ici n’a pu être établie.
SUR LA LIGNE
Dans les gares de Vincennes et de Fontenay, l’affolement a été énorme dimanche, de dix heures du soir à deux heures du matin. Lire la suite
Le train qui suivait le 116 D était en gare de Fontenay à dix heures ; il n’en est sorti qu’à une heure du matin.
Il y avait là plusieurs milliers de personnes venues à Fontenay pour assister au concours de musique. A dix heures ce concours était terminé, le banquet offert par la municipalité venait de prendre fin ; une indescriptible cohue régnait dans la gare. Tout ce monde voulait partir ; — on ignorait la catastrophe.
A la vue du train qui stationnait en gare, la foule enfonça les portes des salles d’attente et les wagons furent pris d’assaut.
Les agents du train déclarèrent alors aux voyageurs que le train ne pouvait partir immédiatement, à cause d’un accident qui venait d’avoir lieu à Saint-Mandé.
— Qu’on nous conduise alors à Nogent, nous rentrerons à Paris par la gare de l’Est, demandèrent quelques personnes au chef de gare, qui répondit qu’il ne pouvait prendre aucune initiative à ce sujet.
Le brouhaha était épouvantable ; les membres des sociétés orphéoniques, pour patienter, chantaient à tue-tête et soufflaient dans leurs instruments.
Mais après deux heures d’attente, aux chants et aux fanfares succédèrent des protestations, des menaces. Les agents des trains répondaient toujours : « Attendez ».
Enfin, à minuit et demi, on vint prévenir les voyageurs que le train ne partirait pas.
Un tonnerre de protestations s’éleva à cette nouvelle. Et tandis qu’un grand nombre de voyageurs se décidaient à revenir à pied de Fontenay à Paris, ceux qui étaient accompagnés de femmes et d’enfants déclarèrent au chef de gare qu’ils ne descendraient pas du train, préférant passer la nuit dans un wagon plutôt que d’errer à l’aventure au milieu de la nuit.
Devant ces menaces, le chef de gare assura que le train partirait aussitôt que ce serait possible.
A une heure, en effet, celui-ci qui était depuis dix heures en gare de Fontenay se mettait en marche aux cris de satisfaction poussés par les voyageurs. Mais dix minutes après il s’arrêtait à Vincennes.
— Tout le monde descend, crièrent les agents. On ne va pas plus loin.
Les protestations recommencèrent ; mais il fallut en prendre son parti. Du reste, les détails arrivaient sur la catastrophe ; lorsqu’on en connut la gravité, les protestations cessèrent et une grande partie des voyageurs se dirigèrent à pied vers Saint-Mandé.
Durant toute la nuit les trains se sont arrêtés à Vincennes ; cependant, vers deux heures, à Fontenay, on s’est enfin décidé à diriger les voyageurs sur Nogent.
A LA COMPAGNIE DE L’EST
Voici les renseignements officiels que nous avons recueillis hier à la direction de la Compagnie de l’Est de laquelle dépend la ligne de Paris à Brie-Comte-Robert. Lire la suite
Ces renseignements confirment en grande partie, comme on va le voir, les détails que nous venons de donner :
« Le train 116, omnibus de Joinville-le-Pont à Paris-Bastille, se trouvait dimanche soir à Saint-Mandé à son heure réglementaire, à neuf heures et quart.
Au moment où ce train, qui comprenait vingt-trois voitures, allait repartir, il fut rejoint par le train supplémentaire 116 D, comprenant seize voitures et venant de Vincennes.
Le fourgon et les deux dernières voitures du train 116 furent écrasés par le choc ; par un surcroît de fatalité, le feu se déclara dans les dessous des voitures éclairées au gaz et communiqua l’incendie au fourgon.
Le chiffre des victimes est malheureusement important ; on comptait à midi quarante-trois morts. Le nombre des voyageurs contenus dans les deux trains était d’environ deux mille cinq cents.
Une enquête a été immédiatement ouverte en vue d’établir les causes de ce déplorable événement ; deux versions circulent :
Les uns disent que la manœuvre du disque n’avait pas été faite ; les autres déclarent que le disque était fermé et que le mécanicien n’a pas vu le signal.
Pendant toute la nuit le service des trains a été interrompu sur la ligne ; la reprise complète du service sur les deux voies s’est effectuée hier matin à neuf heures cinquante-cinq. »
LES RESPONSABILITÉS
Les responsabilités de cette effroyable catastrophe ne sont pas encore nettement établies. Lire la suite
Les déclarations des agents intéressés sont, en effet, absolument contradictoires.
Le mécanicien et le chauffeur, qui par miracle n’ont eu aucun mal, affirment que le train 116 n’était pas couvert par les signaux.
Le personnel de la gare de Saint-Mandé soutient énergiquement le contraire. Un examen approfondi des déclarations de chacun va être fait et c’est alors seulement que la vérité sera connue.
M. DEGUERROY, le sous-chef qui était de service dimanche soir à la gare de Saint-Mandé, a été appelé hier matin pour donner des explications, d’abord à la Compagnie et ensuite au parquet, qui l’a gardé à sa disposition.
Néanmoins, les responsabilités semblent, jusqu’à présent, incomber au mécanicien du train 116 D.
En effet, en admettant que le disque fût ouvert, le mécanicien était prévenu par le sémaphore précédant la gare de Saint-Mandé qu’il avait un train devant lui ; il aurait donc dû marcher avec prudence. Chaque gare étant protégée par des disques et des sémaphores, il est interdit à un mécanicien de franchir des signaux à l’arrêt sans se renseigner.
Enfin, il est regrettable que tous les trains en formation à Boissy-Saint-Léger, la Varenne-Saint-Hilaire, Joinville et Vincennes viennent sur Paris machine en arrière, faute de plaques tournantes en ces endroits. Il est difficile aux mécaniciens, dans ces conditions de surveiller leurs machines et d’apercevoir en même temps les signaux qui se trouvent derrière eux.
On a raconté aussi que M. VILLÉ, artiste de l’Eden-Concert, avait fait à M. PONCET, juge d’instruction chargé de l’enquête, une déclaration extrêmement importante ; il aurait vu un instant avant la catastrophe des jeunes gens faisant manœuvrer un disque.
Or, à l’heure où la catastrophe a eu lieu, M. VILLÉ était en scène à l’Eden-Concert.
Ce qui est exact, c’est qu’à une heure de l’après-midi, en prenant à Saint-Mandé le train pour venir à Paris, M. VILLÉ a vu un employé faisant manœuvrer un disque qui fonctionne automatiquement au passage des trains.
En entendant parler de la catastrophe, l’artiste s’est souvenu de ce fait et l’a raconté au juge d’instruction.
LA MUNICIPALITÉ DE SAINT-MANDÉ
Le conseil municipal de Saint-Mandé s’est réuni hier, sous la présidence du maire, M. RISCHMANN. Lire la suite
Cette assemblée a décidé de se charger à ses frais des obsèques des victimes. Cette cérémonie est fixée à demain mercredi. Le cortège se réunira à la mairie à trois heures.
Le conseil n’a pu prendre de décision au sujet du caractère religieux des obsèques, les victimes appartenant à des religions différentes. Il suivra donc les désirs des familles. Quant aux corps non reconnus, ils seront enterrés civilement.
De plus, le conseil a voté à l’unanimité qu’une concession perpétuelle et collective serait accordée aux malheureuses victimes dans le cimetière de Saint-Mandé.
DERNIERS DÉTAILS
Hier matin, dès l’arrivée des premiers trains à Saint-Mandé, l’affluence a été énorme dans la gare et aux alentours de la mairie. Lire la suite
Bientôt le cordon de gardiens de la paix qui se tenait sur la place, devant la mairie, a été rompu par la foule devenue menaçante. Une bagarre s’en est suivie. On voulait à tout prix pénétrer dans les salles où les cadavres avaient été transportés. Une quinzaine d’arrestations ont dû être opérées.
Durant la journée entière, les alentours de la gare et de la mairie sont restés noirs de monde. A peine débarqués du train en gare de Saint-Mandé, les voyageurs en très grand nombre se portaient du côté du pont de la Tourelle où la catastrophe s’est produite. Des gardiens de la paix se tenaient également sur la voie pour empêcher les curieux d’avancer.
Dès midi, il ne restait d’ailleurs, comme trace de l’accident, que quelques pièces de bois calcinées.
La ligne de Vincennes est à l’heure actuelle complètement dégagée et depuis hier matin les trains y circulent comme à l’ordinaire.
M. POUBELLE, préfet de la Seine, et plusieurs magistrats du parquet de Paris se sont rendus hier matin à Saint-Mandé ainsi que M. VAN BARENBERGHE, président du conseil d’administration de la Compagnie de l’Est.
Ajoutons enfin, en terminant, que la fête de Saint-Mandé, qui devait se continuer hier, a été suspendue, et qu’un grand concours musical qui devait avoir lieu très prochainement dans cette ville a été contremandé en signe de deuil. Cependant, quelques forains ont ouvert quand même leurs établissements le soir, mais, privés de musique par ordre du maire, ils n’ont eu aucun client.

Les personnes suivantes ne sont pas nées en France; je n’ai donc pas fait de recherches conformément à mon plan de travail, je donne toutes les informations que j’ai pu trouver.
VOUILLOZ -> Suisse
TUYTELEIR -> Belge
MONTFERRATO -> Grec
HOFFMANN -> Grand-Duché de Bade
FABBI -> Italien
N’hésitez pas à compléter. (Commentaires ou message – Merci)
