Le Gebweiler Kreisblatt, édition du 19 août 1883
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3196024k/f2
BELFORT
— Un épouvantable accident s’est produit dimanche, 12 août, à la gare de Belfort, vers 31/, h. du matin. Le rapide de Paris à Bâle, arrivé depuis quelques minutes seulement, stationnait en gare, quand le rapide de Calais à Bâle, lancé à toute vapeur est venu se jeter avec violence sur le premier train. Le choc fut terrible ; il a eu pour conséquence la mort d’une jeune fille de 15 ans, originaire du Tessin, voyageant avec son père, son frère et une bonne. La pauvre enfant a été broyée. On a ramassé le cœur et le foie sur le ballast de la voie. C’est la seule mort qu’on ait à déplorer.
Voici les noms des victimes :
Ressiga Vacchini, Jeanne-Blanche-Eugénie, 15 ans, tuée.
Ressiga Vacchini, Louis-Joseph, 69 ans, rentier à Paris, une jambe brisée et fortes contusions tête.
Ressiga Vacchini, Léon, 10 ans, contusions au bras droit. On voit que cette malheureuse famille a été bien éprouvée.
Gelmini, Angèle, bonne de la famille Ressiga, contusions au droit.
Ferreroti, Célestin, 18 ans, fracture de la jambe droite.
MM. Bartemauna, Fau et Renaud, blessés moins grièvement, ont pu repartir immédiatement.
La nouvelle de l’accident à produit à Belfort une douloureuse impression. Bientôt la cour de la gare fat remplie de curieux et l’on dut consigner l’accès de la voie au public. Le spectacle est terrifiant: un wagon est complètement brisé, les autres sont jetés hors de la voie, rentrés les uns dans les autres, les ferrements tordus, les roues enfoncées dans le sol, les essieux cassés, les coussins éventrés ; le train de Paris seul est ainsi maltraité. A la nouvelle de la catastrophe, M. Petitjean, médecin de la Compagnie, s’est porté sur les lieux pour donner ses soins aux blessés. Les autorités s’y sont également rendues pour commencer une enquête et présider au sauvetage, Les victimes ont été transportées à l’hôpital civil. L’état de M Ressiga Vacchini est assez grave; cependant l’amputation de la jambe n’a pas été jugée nécessaire. Le malheureux père demandait sans cesse sa fille; on lui a caché quelques temps la vérité,mais, à la fin, on a du lui annoncer la funeste nouvelle. Quand il a appris la mort de son enfant, le pauvre homme, en proie à une douleur navrante, s’est évanoui. L’état des autres blessés est aussi satisfaisant que possible.
A qui incombe la responsabilité de l’accident. Telle est la question que tout le monde se pose sans pouvoir la résoudre. Régulièrement, d’après la marche des trains, le rapide de Calais précède de près d’une heure celui de Paris. Quand il est en retard, il se gare en route et laisse passer le train qui le suit. Dimanche c’est à Chaumont que le rapide de Paris a évité celui de Calais.
A son départ de Vesoul le train de Calais suivait le rapide à 30 minutes de distance, mais il doit avoir rattrapé une grande partie du temps perdu, puisque à la gare de Belfort, les deux convois ne se suivaient plus qu’à quelques minutes d’intervalle.
Ce qu’il y a de certain, c’est la marche exceptionnellement anormale du train de Calais. Son arrivée a été pour tout personnel une véritable angoisse car le retard n’avait été annoncé par le télégraphe, comme cela aurait dû se faire. On pensait sans doute, à Vesoul, que le train de Paris aurait quitté Belfort à l’arrivée de celui de Calais, et qu’il n’y avait pas nécessité de prévenir.
Le convoi de Calais avait deux machines et, chose inexplicable, le mécanicien de la seconde machine peut seul serrer les freins, tandis que le premier, celui qui voit le danger, ne peut arrêter le train. Contrairement à l’assertion du Petit Comtois, d’ailleurs fort bien renseigné quant au reste de l’accident, un seul mécanicien a été arrêté, celui qui conduisait la seconde machine. C’est un jeune homme d’une trentaine d’années nommé Perron, habitant Chaumont. Il a, paraît-il, fait ce service, qui n’est pas le sien, pour remplacer un de ses camarades. Perron prétend, que le disque n’était pas fermé, et par conséquent, il pouvait continuer sa marche. D’un autre coté, d’après les employés de la gare, les signaux indiquaient que la voie n’était pas libre. L’enquête éclaircira probablement la question.
Les employés sont sous le coup d’une terrible émotion. M. Bock, le chef de gare si actif et si dévoué, est frappé de stupeur, et M. Stæckel, l’excellent sous-chef, qui était de service quand l’accident s’est produit, est dans une douleur profonde. On sait la lourde responsabilité pèse sur les chefs et sous-chefs de gare. Ils sont obligés d’assumer les erreurs possibles et impossibles de leurs subordonnés.
Mardi, à 8H1/4 ont eu lieu les funérailles de Melle Ressiga Vacchini, la malheureuse victime.
Une grande a accompagné jusqu’à la gare le corps de la jeune fille. Nous avons remarqué dans le cortège : M. le Préfet avec son conseil de préfecture, MM. Fréry, député, Simon, maire, Jundt, ingénieur, des magistrats, des avocats, avoués, notaires, les chefs de service des différentes administrations, des officiers de la garnison, Bock, chef de gare, une grande partie du personnel de la gare, en uniforme, les élèves des sœurs de Ribeauvillé, toutes vêtues de blanc, et un grand nombre de notabilités.
Mme Ressiga Vacchini suivait le cercueil de sa fille. La pauvre mère était folle de douleur. Puisse la part que tous les habitants de Belfort prennent à son malheur, lui apporter quelques consolations.
À la gare un parent de la famille a adressé à l’assistance quelques paroles de remerciements pour les témoignages de sympathie dont la famille Vacchini a été honorée de la part de la population belfortaine. (Libéral de l’Est)
