1876 – Manœuvres dangereuses à Montreux-Château (90)


Le Libéral de l’Est, édition du 5 novembre 1876
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bd6t51198000c/f2

Petit-Croix.
— Un terrible accident est arrivé jeudi soir à la gare de Petit Croix, dans les circonstances suivantes.

Le train-poste numéro 42 entrait en gare à l’heure réglementaire. Il était 6 heures 52 du soir quand il passait sous le passage supérieur du chemin de Petit-Croix à Montreux Château. C’est en ce moment même que l’accident s’est produit. La voie descendante est longée à gauche par une voie de garage sur la quelle on fait journellement des manœuvres. Les deux voies sont reliées entre elles, aux abords du passage supérieur, par deux aiguilles qui doivent être ouvertes à l’heure du passage des trains. Au moment où le train-poste numéro 42 arrivait, la voie de garage était occupée par une file de wagons remorqués par une locomotive et qui devaient être remisés en aval de la gare. L’aiguille était ouverte, les wagons allaient continuer leur course et croiser le train poste, quand l’aiguilleur, croyant que l’aiguille n’était pas faite, et perdant la tête, s’est jeté sur le levier de manœuvre, le fit jouer et dirigea, sans sen douter le train en manœuvre sur la voie principale. Tout cela s’est fait en un clin d’œil, et le train-poste était déjà sur le changement de voie quand la machine de manœuvre y arriva à son tour, malgré les efforts du mécanicien qui avait battu contre vapeur. Les deux locomotives se rencontrèrent sur le croisement. Le choc eut lieu en biais et fut terrible. Les tampons, les traverses, en un mot, tout le devant des machines était brisé, défoncé, etc…
Le choc en retour écarta les deux machines qui étaient à 4 mètres environ l’une de l’autre, après l’accident. Les voitures du train-poste sont dans un état indescriptible, notamment celles du milieu qui sont en pièces. Le coupé-lit, dans le quel il n’y avait heureusement pas de voyageurs, est littéralement broyé.
L’accident ne se borne malheureusement pas à des dégâts matériels. Il y a aussi un mort et 9 blessés, dont un assez grièvement. La mort de M. Prosper LEVY, originaire de Colmar, domicilié à Paris, 7, boulevard Magenta. Ce malheureux qui s’était trouvé dans la 2° voiture de 1ère classe, à eu la tôle brisée. Il a dû mourir instantanément. Son cadavre était couché sur M. Isaac Lantz de Mulhouse qui cependant avait occupé la voiture suivante. Ce dernier n’a pu être retiré des décombres qu’après bien des efforts. Il est blessé au bras.

A qui, à quoi doit être attribué cet accident? A la fatalité dirons-nous. Le malheureux aiguilleur qui en est l’auteur involontaire, est un excellent agent dont on n’a jamais eu à se plaindre. Ce n’est pas par négligence que la faute a été commise puisque le pauvre diable croyant que l’aiguille n’était pas faite — s’est jeté sur le levier de manœuvre qu’il a fait fonctionner fiévreusement. Dans tous les cas, la responsabilité ne peut être partagée par personne d’autre des employés de la gare, car il n’était au pouvoir de personne de prévoir que l’aiguilleur ferait dévier le train à la dernière seconde. Nous disons avec raison: la dernière seconde. Ceux qui ont pour mission de surveiller l’aiguilleur et les aiguilles, ont pu constater que tout était en règle, puisque l’aiguilleur était à son poste et que l’aiguille se trouvait dans la position voulue. Quant à l’aiguilleur lui-même, il doit être considéré, en quelque sorte, comme ayant agi sans discernement, puisqu’il avait perdu la tête, croyant que l’aiguille était mal tournée. La négligence qui seule peut constituer une culpabilité dans des cas semblables a un tout autre caractère. Elle est généralement attribuée à une absence non justifiée, à l’inertie dans le service, etc…
Ici rien de semblable, répétons le. Tout le monde est d’accord sur ce point important qui est d’ailleurs indiscutable. Le malheureux aiguilleur, qui se nomme Prévot, est en état d’arrestation. Il y avait dans le train poste deux médecins qui n’ont eu aucun mal et qui ont prodigué leurs soins aux blessés. Ces deux médecins sont MM. Geschwind, médecin major au 182 bataillon de chasseurs à pied et M. Weber, médecin du collège de France. On procède au déblaiement des voies. Nous avons remarqué sur le lieu de l’accident MM. l’ingénieur et l’inspecteur principal de la Compagnie de l’Est; MM. le chef de section et l’inspecteur de Belfort; MM. les commissaires spéciaux et de surveillance de Belfort; le personnel de la voie, de l’exploitation et de la traction appartenant à la section de Belfort à Petit-Croix.

Précisions :
Le Petit Journal, édition du 6 novembre 1876
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k593096c/f3

M. Lantz, cousin de M. LEVY, a fait transporter le corps à Colmar, lieu de naissance de la victime, où aura lieu l’inhumation. Mme LEVY est partie de Paris pour assister aux obsèques de son mari.

La presse anglaise a même rédigé un article sur cet accident, dans le Galegnani’s Messenger, dans son édition du matin du 6 novembre 1876.


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