1889 – Collision mortelle à Moirans (38)

🚂

Le Temps, 15 juil. 1889, page 2/4
La collision de Moirans

Notre correspondant de Grenoble nous envoie les détails suivants sur l’accident de chemin de fer qui s’est produit samedi à Moirans :
Le train de marchandises 2147, venant de Lyon, composé de trente-six voitures et chargé de 440 tonnes de marchandises, a tamponné samedi soir, à neuf heures un quart, à la gare de Moirans, le train de voyageurs 329 parti de Valence, à six heures, à destination de Grenoble. On compte cinq morts et une quinzaine de blessés.
Voici les renseignements recueillis sur les lieux de la catastrophe :
Le train 329 étant en retard, le chef de gare de Moirans fit exécuter les signaux nécessaires pour arrêter le train de marchandises qui venait de partir de Voiron. Le mécanicien de ce dernier train, nommé Joseph BROSSE, aperçut le disque d’arrêt à une distance de quatre kilomètres et il donna aussitôt l’ordre de serrer les freins. De son côté, il renversa la vapeur et ouvrit le sablier. Malheureusement BROSSE dont la machine était des plus légères, avait eu le tort au départ de Voiron, de la chauffer à toute vapeur, alors que, entre Voiron et Moirans, la voie a une forte déclivité et il lui fut impossible d’arrêter son train qui descendit les rampes de Moirans avec une vitesse vertigineuse.
Le malheureux mécanicien, voyant le danger qu’il faisait courir au train de voyageurs qui venait d’arriver à Moirans et qu’il courait lui-même, fit l’impossible pour prévenir une collision; il vida totalement son sablier pour empêcher le patinage; le sifflet d’alarme déchira les airs sans arrêt; les roues du tender furent enrayées. Tout fut inutile, le train filait toujours.
Quand les employés de la gare de Moirans le virent arriver, l’un d’eux cria au mécanicien du train de voyageurs : « Sauvez-vous ! vous êtes perdu ! »
Il venait de démarrer, sans cela le malheur eût été plus grand.
Lorsque le tamponnement se produisit, la machine du train de marchandises fut broyée et sa cheminée rasée. Les quatre dernières voitures du train de Valence, composé de sept wagons, furent brisées et rejetées sur le quai et l’un des wagons vint s’engouffrer dans une large et profonde excavation ouverte pour y établir les fondations de la nouvelle gare de Moirans.
De tous côtés s’élevaient des cris, des appels désespérés. Un violent orage s’abattait à ce moment sur Moirans ajoutant encore à l’horreur de la situation.
Au premier abord, on crut qu’il n’y avait que des blessés, car les personnes qu’on sortit des wagons n’étaient que contusionnées et deux seulement paraissaient sérieusement atteintes; mais, au bout d’une demi-heure, on aperçut deux voyageurs sous un des wagons qui avaient déraillé; ils avaient la poitrine écrasée et avaient été tués sur le coup.
On continua les recherches toute la nuit, et ce n’est que ce matin, à cinq heures, qu’on découvrit encore trois cadavres sous le wagon qui avait été projeté dans la partie creusée pour les fondations.
On a remarqué que ces cinq victimes ont été trouvées sous les voitures, ce qui s’explique par ce fait que ces cinq voyageurs ont sauté du train lorsqu’on a crié : « Vous êtes perdus. » Ils ont ainsi été renversés et entraînés sous les wagons.

Voici les noms des morts :
VIOLET, quarante ans, courtier en peaux, à Grenoble ; [Augustin VIALLET]
DUNOYER, forgeron à Miramas ; [Claude DUNOYER]
JUVEN, corroyeur à Romans ; [Etienne JUVEN]
DESPIT, propriétaire à Alixan (Drôme) ; [Victor DEPIT]
PERRIN, cultivateur à Moirans, cinquante-cinq ans.
[Auguste PERRIN]
La fille de ce dernier a été assassinée à Moirans il y a dix jours, et il venait déposer à Saint-Marcellin concernant cette affaire.

Les blessés ont reçu les premiers soins au café de la gare et, sauf deux, ont continué leur route sur Grenoble, où, à l’arrivée, des soins leur ont été prodigués.
Le mécanicien BROSSE, au moment du choc s’était cramponné sur le derrière de sa machine; son chauffeur s’était étendu sur le charbon ; le mécanicien du train tamponné a pu sauter sur le quai, son train venant à peine de démarrer, aussi ils n’ont eu aucun mal.
La responsabilité de ce terrible accident paraît retomber tout entière sur BROSSE. Il affirme que son ordre de serrer les freins n’a pas été exécuté, mais il a été facile de constater que les freins avaient été serrés. La vérité c’est qu’il s’est emballé au départ de Voiron et n’a pu se rendre maître de son train.

Grenoble, 15 juillet.
L’enquête sur l’accident du chemin de fer de Moirans faite par le service de l’exploitation, établit la responsabilité du mécanicien BROSSE, mais elle est atténuée par diverses circonstances et surtout par sa courageuse conduite. Se voyant perdu, il a fait coucher son chauffeur sur le charbon en réserve et il s’est cramponné à l’arrière de sa machine. C’est miracle qu’ils n’aient eu aucun mal.
Ce matin, à dix heures, ont eu lieu à Moirans les obsèques de deux des victimes :
PERRIN, cultivateur, et DUNOYER, forgeron à Miramas. 
Derrière le convoi funèbre, nous avons remarqué : MM. DELATTE, préfet de l’Isère, MOYNE, sous-préfet de Saint-Marcellin, SAINT-ROMME, député, BOIRIVANT, conseiller général, BERTHIER, sous-chef d’exploitation de P.-L.-M. arrivé ce matin de Paris, CHABERT, inspecteur principal, etc.
Le préfet a rendu visite au fils CHAPUIS, qui a été grièvement blessé et qui est soigné dans sa famille à Moirans. Son état est relativement satisfaisant.
JUVEN, de Romans, trente-deux ans, DESPIT père, d’Alixan, qui ont été tués, seront inhumés dans leur pays.
VIALLET, comptable à Grenoble, 29 ans, sera enterré ce soir à Laffrey, où son père est notaire.
Si le nombre des victimes n’est pas plus élevé, étant donnés les énormes dégâts que l’on a constatés, c’est que la plupart des voyageurs occupaient les voitures de tête.
Les wagons brisés et projetés sur le quai n’ont pas encore été enlevés. Mais ils sont couverts par des bâches qui en dissimulent la vue aux voyageurs.
La circulation depuis hier matin est complètement rétablie.

Retour accueilImprimer la fiche

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Défiler vers le haut