
Le Petit Parisien du 15 août 1898
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k518634v/f1

LA CATASTROPHE DE SAINT-JACQUES DE LISIEUX (14)
SEPT MORTS. — QUARANTE BLESSÉS
Un effroyable accident de chemin de fer, occasionné par un déraillement, s’est produit dans la nuit de samedi à dimanche entre la station de Saint-Mards-de-Fresne et Lisieux, au kilomètre 187. On compte malheureusement de nombreuses victimes : sept morts et une quarantaine de blessés sont signalés dès à présent. Le train, qui se composait de dix-neuf voitures, était traîné par deux locomotives et comptait environ six cents voyageurs. Voici les télégrammes que nous avons reçus de nos correspondants particuliers au sujet de cette catastrophe :
Caen, 14 août.
Le train 97, parti de Paris hier à 11 h. 16 du soir, a déraillé entre Saint-Mards-de-Fresne et Lisieux. Il y a eu sept morts et quarante blessés. Les voies principales sont obstruées. Le matériel est très endommagé. On espère que la voie montante sera déblayée à midi. La cause du déraillement est encore inconnue.
Lisieux, 14 août.
C’est ce matin, vers 4 heures 40, que le train n° 97, qui vient de Paris et se dirige sur Lisieux et Caen, a déraillé entre Beuvilliers et Glos, à environ trois kilomètres de Lisieux. Les wagons ont été avec une violence extrême précipités les uns sur les autres. Sept personnes sont mortes sur le coup et il y a eu trente-sept blessés. Les secours ont été immédiatement assurés ; le sous-préfet de Lisieux, le maire, M. CLISON, le procureur de la République, le capitaine de gendarmerie et diverses autorités sont arrivés sur les lieux pour faire une enquête. Les blessés ont été transportés à l’hôpital de Lisieux. On craint que trois ou quatre de ces blessés ne survivent pas à leurs blessures. La nouvelle de la catastrophe a été apportée à Lisieux par un mécanicien du train qui a déraillé. Dans la matinée, des hauts fonctionnaires de la Compagnie, accompagnés de plusieurs membres du service médical, se sont immédiatement rendus sur les lieux de l’accident.
Saint-Mards, 14 août, 11 heures.
Il est encore impossible, à l’heure actuelle, de détailler le nombre exact des blessés ; plusieurs d’entre eux le sont grièvement. C’est au poteau 187, dans une légère courbe, à la limite des communes de Saint-Jacques-de-Lisieux (village de Grais) et de Glos que le train n° 97, devant partir de Paris à onze heures et demie du soir, a déraillé ce matin, vers quatre heures vingt. Le convoi se composait de dix-neuf wagons traînés par deux machines : quatre voitures de premières, quatre de secondes, huit de troisièmes et trois fourgons.
Récit d’un Voyageur — Lire la suite —
Voici comment l’un des voyageurs, qui se trouvait en deuxième classe et n’a pas été blessé, nous a relaté ses impressions : « Nous venions de quitter la gare de Saint-Mards-de-Fresne. Il faisait grand jour. Je venais de m’assoupir, quand, tout à coup, un cahot assez brusque me réveilla complètement. Notre wagon oscillait très sensiblement et tous les voyageurs étaient très ballottés. — Il y a quelque chose qui n’est pas naturel, dis-je à mes compagnons de route. Et je m’apprêtais à ouvrir la portière, afin de me rendre compte de ce qui se passait, quand tout à coup le train s’arrêta brusquement. Au même instant un bruit formidable se faisait entendre, suivi presque aussitôt de cris déchirants et de gémissements lugubres. Nous ouvrîmes aussitôt la porte de notre compartiment et un affreux spectacle s’offrit à notre vue. Des wagons étaient amoncelés les uns sur les autres ; de toutes parts on ne voyait que des débris. Des malheureux, couverts de sang, s’échappaient de cet amas dont on ne peut se faire une idée. Mais un grand nombre de voyageurs, à demi recouverts par les parois brisées des wagons, faisaient de vains efforts pour se dégager, et ce n’étaient, sur cette partie de la voie, que cris lugubres, appels déchirants, tandis que l’on voyait çà et là, au-dessus de l’inextricable confusion des pièces de bois et de fer arrachées, tordues, coupées par la violence du choc, sortir des bras, des mains crispées, des têtes implorant du secours. Notre wagon, ainsi que celui qui se trouvait derrière nous, était intact. Tous les voyageurs qui en occupaient les compartiments sautèrent sur la voie et se portèrent immédiatement au secours des blessés.
Pendant ce temps, la première machine, qui n’était pas sortie des rails, se rendait à Lisieux, et le mécanicien annonçait la terrible nouvelle au chef de gare. Un train de secours fut aussitôt formé. Tout le personnel de la gare et trois docteurs : MM. DÉCORNIER, LESIGNÉ et LEVILLAIN, prirent place dans le train qui venait d’être formé, et quelques minutes après ils arrivaient sur le lieu du sinistre, suivis bientôt d’une compagnie du 119e de ligne, des autorités civiles et militaires de Lisieux et d’un grand nombre de Lexoviens, plusieurs prêtres et sœurs de charité au nombre de sept. Les secours furent immédiatement organisés. On retira d’abord, avec les plus grandes difficultés, trois hommes et quatre femmes qui étaient ensevelis sous un amas de débris. Les malheureux, assez grièvement blessés, furent placés sur des civières, enveloppés dans des couvertures, et transportés à l’hôpital de Lisieux, après avoir été pansés sommairement. En une heure de temps, trente-sept autres blessés furent sortis des wagons. La plupart ont été conduits à Lisieux, d’autres ont demandé à être transportés chez des amis ; certains même ont tenu à continuer leur voyage sur Caen et Trouville.
Affreux Spectacle
Le spectacle qu’offrait le lieu de la catastrophe était profondément pénible. Ce n’était, dans les wagons et sur la voie, que des débris humains ensanglantés et des effets de toutes sortes maculés de sang, chapeaux, vestons, débris de robes et de jupes, chaussures, etc. Le cadavre d’une malheureuse femme, coupé littéralement en deux, gisait dans un wagon. Un peu plus loin, un homme était étendu avec un bras de moins et la tête presque décapitée. Une femme, assise sur le talus, la figure rendue méconnaissable par suite du sang dont son visage est inondé, tient dans ses bras un petit garçon d’une dizaine d’années. La malheureuse pousse des gémissements inarticulés. Son oreille droite est arrachée. Plus loin, un homme nu-tête gesticule, tout en articulant des paroles insensées. Le pauvre homme semble fou. Quand on veut s’approcher de lui, il se sauve dans la campagne et ne peut être rejoint. »
La Cause de l’Accident
C’est exactement au point kilométrique 187,500, à 2,600 mètres environ de Lisieux que le déraillement s’est produit. La voie ferrée décrit une courbe sur ce point, de plus elle offre une pente assez sensible. Le train venait de quitter une pente de huit millimètres et il s’engageait sur une autre pente de deux centimètres et demi lorsque la catastrophe a eu lieu. Il est difficile, à l’heure actuelle, d’établir exactement les causes du déraillement, car les indications données par les voyageurs et celles qui proviennent des agents de la Compagnie sont fort différentes en ce qui concerne la vitesse du train. Ainsi qu’on le verra plus loin, les voyageurs déclarent que le train allait à toute vitesse. MM. MAHÉO, mécanicien de la première machine, et CÉRISAY, mécanicien de la deuxième, affirment au contraire que la vitesse était normale. La voie étant en réparation, on croit que le support des rails, formé par les traverses et le ballast, était insuffisant en certains endroits. De plus, on sait que, lorsque deux machines sont attelées à un seul train, il est malaisé de leur donner une vitesse identique ; de là des différences d’allure et des à-coups lorsque les circonstances extérieures modifient la situation du train. Mais, nous le répétons, la cause exacte du déraillement n’a pu être encore précisée.
Toujours est-il que, au moment de la catastrophe, la deuxième locomotive et les trois wagons qui venaient immédiatement après ont « tangué », et, se projetant sur la gauche, ont enfoncé leurs roues dans un champ de labour. Une rupture d’attelage s’est produite après le troisième wagon. Une seconde rupture a eu lieu après le dixième, et tous les wagons situés au-delà, sortant de la voie montante, ont roulé pêle-mêle sur la voie descendante. C’est là que sept wagons se sont brisés les uns contre les autres. Pendant toute la journée d’hier, des milliers de curieux se sont rendus sur le lieu de l’accident. Le personnel du train n’a pas été blessé, à l’exception toutefois d’un chauffeur, qui a reçu une légère contusion. En attendant le rétablissement de la circulation, les trains de Paris à Cherbourg ont pris à Bernay la ligne de la Trinité-Réville et sont revenus à Lisieux par la ligne d’Orbec. Ils ont subi de ce fait un retard d’environ une heure.
A Lisieux
Un de nos confrères parisiens qui se trouvait à Lisieux s’exprime ainsi au sujet de la catastrophe : « J’avais, en quittant Paris hier soir, l’intention de coucher à Trouville. Mais l’affluence des voyageurs était telle dans cette localité que j’ai dû chercher un lit à Lisieux. A mon réveil, ce matin, la nouvelle de la catastrophe m’est parvenue, et je me suis rendu à la gare de Lisieux. Au moment où j’arrivais, un convoi de morts et de blessés escorté de médecins et de sœurs de charité y entrait. Sur le quai se tenait une foule émue de voyageurs et d’habitants de Lisieux. Vingt blessés furent déposés dans des voitures réquisitionnées et transportés à l’hôpital, ainsi que sept cadavres. Le premier corps retrouvé sous les décombres fut celui d’un soldat ; les jambes étaient complètement séparées du tronc. »
Interview d’un Conseiller municipal d’Asnières
M. TOPIN, conseiller municipal d’Asnières, qui était parmi les voyageurs du train qui a déraillé, a fait le récit suivant de l’accident : « Nous étions, avec la musique d’Asnières, dans le second wagon du train. Nous descendions une pente rapide. Trois kilomètres avant Lisieux, la voie était obstruée par des réparations. Malgré cela l’allure du train nous semblait excessive et nous ressentions des secousses. Tout à coup, un choc violent se produisit, suivi de chocs successifs. Nous labourions le milieu de la voie ; le train continuait sa course, descendait la pente avec des secousses terribles. Après un trajet de deux cents mètres, des rails se mirent en travers des roues et le train s’arrêta en même temps qu’un dernier choc se produisait, cela avec une telle violence que plusieurs wagons furent littéralement broyés. Les voyageurs descendirent sur la voie en poussant des cris de terreur. Je courus à la gare de Lisieux. Il était quatre heures du matin. Je prévins les employés de la gare et un premier train de secours fut organisé. Des sœurs de l’hôpital y prirent place avec des médecins. La troupe de garnison, avertie, arriva aussi sur le lieu de l’accident avec la gendarmerie. »
Le wagon où se trouvaient les musiciens de l’Harmonie d’Asnières avec leur président, M. AUDRY, a été arrêté par un rail qui, s’étant soulevé, a pénétré dans les roues du wagon et l’a arrêté net. Les musiciens sont ensuite descendus et se sont employés au pansement des blessés et au déblaiement. L’Harmonie ne s’est pas rendue au concours, elle est restée à Lisieux. Un seul de ses membres, M. CHANTRE, a été légèrement contusionné. Le dévouement des médecins a été au-dessus de tout éloge, particulièrement du médecin en chef de l’hôpital de Lisieux. Cet événement a causé une émotion considérable parmi la population de Lisieux. Le déblaiement des voies est opéré par des soldats et des employés de la Compagnie. Les deux voies sont obstruées par les décombres et les trains ne passent pas encore. Des milliers de voyageurs allant à Deauville et à Trouville doivent s’arrêter dans les gares des environs de Lisieux.
Les Victimes
Lisieux, 14 août. Le nombre total des blessés est de quarante. Vingt-quatre sont soignées à l’hôpital de Lisieux ; les autres blessés, après un pansement provisoire, ont pu quitter l’hôpital et regagner leur domicile. Parmi les vingt-quatre blessés, trois femmes sont en danger de mort.
Voici les noms des morts :
Mme Marie MESSAGER, femme LÉVÊQUE, demeurant à Paris-Montrouge, rue Mouton-Duvernet
[Marie Louise MESSAGER]
M. Pierre-Firmin VAURS, agent d’assurances, rue de Rome, 74, employé à la Caisse des familles, 4, rue de la Paix,
[Pierre Firmin VAURS]
M. Henri LELIÈVRE, dix-huit ans, employé au Phœbus, 30, avenue de la Grande-Armée, Paris,
[Henri Marie Gabriel LELIEVRE]
Mme Pauline PLUCHARD, concierge, 18, avenue Hoche,
[Pauline Marie Louise DUBOIS]
et sa sœur Mme Adélaïde ALLOUARD, marchande de vins, 54, rue Cler,
[Adélaïde Alexandrine DUBOIS]
M. DUBOIS Ernest
[Ernest René DUBOIS]
Mme CASTERAT, née CHAPT de RASTIGNAC
[Laure CHAPT de RASTIGNAC]
Pour Melle de RASTIGNAC, née en Espagne et sans donnée confirmée, j’aurai besoin d’aide pour mettre à jour sa généalogie simplifiée. Merci de vos commentaires pour des pistes éventuelles
Voici les noms des femmes blessées :
Mme RACON, 43, rue du Théâtre, Paris,
Mme MARTIN, adresse inconnue,
Mlles Virginie et Rosalie FRAYSSE, demeurant à Saint-Germain-en-Laye,
Mme VAURS, 74, rue de Rome, Paris,
Mlle Juliette VAURS, Paris,
Mme ABDE, à Saint-Mandé,
Mme FOURNIER, 55, boulevard Richard-Wallace, Paris,
Mme veuve FORTIER, 6, rue de Savoie,
Mme MACÉ et sa fille, 208, faubourg Saint-Denis,
Mme BETHMONT, demeurant rue de Colombes, à Asnières,
Mme LEGRAND, rue Vivienne, 8, Paris,
Mlle Prudence LIPPERT, 26, rue Lecourbe, Paris,
Mme ALLAIS, rue Greuze, 14, Paris,
Mme GALLET, 35, rue des Tournelles, Paris,
Mme CARON, ses deux filles et ses deux nièces, rue de Bagnolet, Paris.
Parmi ces femmes, les trois premières sont grièvement blessées,les autres ne paraissent pas en danger.
Les hommes blessés sont :
M. Jean-Marie FOURNIER, boulevard Richard-Wallace, 55, à Puteaux,
M. PLUCHARD, avenue Hoche, 18,
M. POSTHOLT, rue Dinard, 9, à Orléans,
M. Simon GAUTHIER, à Senneville, commune de Querville, près de Mantes,
M. Alphonse BOUDEL, boulevard de Clichy, 10,
M. Clément RACOUT, rue du Théâtre, 13, Paris,
M. Camille LEBRUN, rue Vivienne, 8,
M. Louis FRAYSSE, à Saint-Germain-en-Laye,
M. Léonce ALLAIS, faubourg Saint-Honoré, 173, Paris,
M. Jules ALLAIS, rue Greuze, 14, Paris,
M. Léopold LÉVÊQUE, rue Mouton-Duvernet, 23, Paris-Montrouge,
M. Victor BETHMONT, 64, rue de Colombes, à Asnières,
M. CHARLES, 8, rue Leprince, Paris,
M. GALLET, 35, rue des Tournelles, Paris.
Les autres blessés ne paraissent pas en danger.
Lisieux, 14 août.
Mme Léopold LÉVÊQUE, née Marie MESSAGER, qui a été tuée dans l’accident de chemin de fer, était âgée de quarante-six ans. Son mari est menuisier à Montrouge, à Paris.
M. Pierre VAURS, employé à la Caisse des Familles, rue de la Paix, tué également, était âgé de quarante-quatre ans.
Mme PLUCHARD, victime de la catastrophe, se rendait à Lisieux pour déposer une couronne sur la tombe de sa mère.
La plupart des victimes ont été atteintes à la tête ou aux jambes. Ce n’est qu’à midi que les travaux de déblaiement ont permis de rétablir la circulation. De là des retards considérables pour les voyageurs très nombreux allant à Trouville ou aux fêtes du Havre.
Le Ministre des Travaux publics
M. le Ministre des Travaux publics, accompagné de son chef de cabinet, M. TISSIER, et de M. DEMOUY, inspecteur général des ponts et chaussées, directeur du contrôle du réseau de l’Ouest, a pris le train de 1 h. 10 pour Lisieux avec MM. le docteur LAUGIER, sous-chef du service médical, et GOUPIL, ingénieur en chef de la voie de la Compagnie. Le Ministre a été reçu par MM. GIBOUTET, sous-chef du mouvement, LANTIER, ROCHE et VARDON, chefs de division. M. TILLAYE a fait une enquête minutieuse sur les causes de l’accident. Il a visité les blessés à l’hospice et a eu pour chacun une parole de consolation et d’encouragement. A l’issue de cette visite, M. Henry CHÉRON, maire de Lisieux, a présenté à M. le Ministre la liste des dix personnes s’étant le plus distinguées pendant le sauvetage des blessés et a réclamé pour elles les distinctions qu’elles ont si bien méritées.
L’impression à Asnières
Ainsi qu’on vient de le lire, les membres de l’Harmonie d’Asnières se trouvaient dans le train déraillé. Cette Société musicale compte une cinquantaine de jeunes gens qui avaient quitté Asnières samedi soir, à dix heures, pour se rendre au concours qui avait lieu le lendemain dimanche à Vimoutiers (Orne). Aussi la nouvelle de l’accident a-t-elle causé dans la ville une profonde émotion. Les parents et les amis des jeunes gens se sont rendus en grand nombre à la gare, où d’ailleurs on n’a pu leur fournir immédiatement aucun renseignement sur les noms des victimes. Mais on a vu plus haut qu’aucun des membres de l’Harmonie d’Asnières n’aurait été même blessé.
