1897 – Rupture de freins à La Bégude de Mazenc (26)

Le Matin : derniers télégrammes de la nuit du 20 octobre 1897
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k557208s/f2

Résumé de ce tragique accident

Incroyable et tragique odyssée du “train 6” de la Drôme
Un lundi soir ordinaire qui bascule dans l’horreur

Ce qui devait être une simple liaison de soirée entre Montélimar et Dieulefit s’est transformé en l’une des catastrophes les plus marquantes des annales ferroviaires de la Drôme. Le lundi soir, le “Train 6” quitte Montélimar, bondé de voyageurs. Outre les wagons de passagers, le convoi présente une composition qui soulèvera plus tard une vive polémique : deux fourgons ont été placés en tête, dont l’un contient le cercueil de l’épouse d’un pasteur destiné à être inhumé à Rivales.
À la station de Rivales, lors d’une manœuvre pour détacher ce fourgon mortuaire, l’impensable se produit. En venant reprendre les wagons de voyageurs restés en queue, la locomotive imprime un choc si violent que l’attelage rompt. Libérés, les wagons s’élancent dans une direction inverse à leur marche prévue. C’est le début d’une “marche rétrograde” terrifiante : une course échevelée de 10 kilomètres, sans locomotive, où les passagers deviennent les otages d’une mécanique en pleine dérive.

Les coussins comme boucliers et le piège de verre
À l’intérieur des wagons lancés à une vitesse de plus en plus folle, l’angoisse est indescriptible. Sous l’impulsion de M. PALOUTIER, un vétérinaire de Dieulefit dont le sang-froid sera salué par tous, une organisation de survie improvisée se met en place.
Le matelassage de fortune : Comprenant qu’un déraillement est inévitable, les passagers arrachent les coussins des compartiments de première classe pour s’en faire des boucliers.
Le refuge sous les banquettes : Suivant les conseils de PALOUTIER, les voyageurs se blottissent au sol, espérant échapper à l’impact.
Le danger invisible : Malgré ces précautions, l’intérieur des wagons se transforme en un véritable piège. Les bris de verre des fenêtres et des cloisons, pulvérisés par les secousses, deviennent la principale cause des blessures, lacérant les visages et les mains des infortunés passagers.

Un survivant témoignera plus tard de l’héroïsme du vétérinaire :
« Dites bien surtout, qu’une conduite digne d’éloges — et de récompense — est celle de M. PALOUTIER, qui n’a pas cessé un seul instant de s’occuper des voyageurs, de les faire placer de façon à ce qu’ils aient le moins de mal possible, en un mot, de les réconforter dans ces moments de transe cruelle. »

Quand les freins ne sont plus qu’une illusion
Pour un expert ferroviaire, le drame du Train 6 illustre un phénomène physique terrifiant. Une fois la vitesse acquise dans cette “marche rétrograde”, les systèmes de sécurité deviennent dérisoires. La déclivité de la ligne, qui se poursuit sans interruption jusqu’à la plaine de Montélimar, condamne les wagons à accélérer perpétuellement.
Le passage dit du « Bridon » marque le paroxysme de la terreur. À cet endroit, la voie surplombe un remblai de 3 mètres, lui-même situé à près de 10 mètres au-dessus de la rivière Jabron. Dans cette courbe accentuée, le convoi passe “comme un éclair avec un grondement d’orage”.
La tragédie technique réside dans l’impuissance des freins. Un mécanicien de la Compagnie P.-L.-M. explique que même lorsque les roues sont serrées « à bloc », elles cessent de rouler pour simplement glisser sur le rail. En pleine descente, ce glissement n’arrête rien ; il entretient la glissade mortelle, rendant les efforts désespérés de l’équipage totalement vains.

Un héros ferroviaire  DEMICHEAUX :
Au milieu de ce chaos émerge la figure de DEMICHEAUX, [Auguste Marius Louis DEMICHAUX] le chef de train de 37 ans. Son destin est marqué par une ironie tragique : il avait quitté son précédent emploi dans un moulin précisément parce qu’il vivait dans la hantise d’un accident de travail.
Resté stoïquement à son poste de freinage malgré le péril, il a lutté jusqu’à la dernière seconde. Muni d’un falot, il a hurlé des cris d’alarme tout au long du trajet pour prévenir les passants. Son dévouement a sauvé des vies : au moment de l’impact final, il a eu le réflexe de pousser un jeune homme, le nommé Devif, dans une embrasure, le préservant d’une mort certaine.
« Ce brave et digne employé est mort victime de son devoir et de son dévouement. […] M. DEMICHEAUX, toujours à son poste, fut projeté sous la voiture qui le broya. Ses restes furent relevés dans un état pitoyable, la tête littéralement écrasée. »

Le scandale des “tampons rigides” :
L’accident a immédiatement déclenché une vague d’indignation contre la Compagnie des Tramways de la Drôme. La population de Dieulefit et de la Bégude n’a pas seulement pointé du doigt l’erreur de composition du train, mais toute la conception technique de la ligne.
L’infériorité technique : Le système de “tampons rigides” adopté par la Drôme a été fustigé. Contrairement aux tampons à ressort de la grande Compagnie P.-L.-M., ils n’offrent aucune souplesse, rendant chaque choc de manœuvre potentiellement destructeur pour les attelages.
L’amertume envers les élites : Une critique acerbe visait les ingénieurs et les politiciens (députés, sénateurs, conseillers généraux) ayant validé ce matériel au rabais.
Le sentiment d’injustice : Les habitants ont exprimé une colère politique brute : « N’ayez crainte, Monsieur : aucun de ceux qui ont participé par leur vote à un pareil malheur n’a été pris ! Ces gens-là ont trop de veine. Ce sont les innocents qui écopent pour eux ! »

L’odyssée s’est achevée par un fracas épouvantable contre l’hôtel Pic à la Bégude-de-Mazenc. Si le bilan est lourd — la mort atroce de DEMICHEAUX et des blessures graves, notamment une fracture du crâne pour Mme Berlin — il relève du miracle providentiel qu’il n’y ait pas eu une hécatombe. À l’heure du choc, la rue était déserte, les habitants étant attablés pour leur repas. De plus, les wagons ne se sont pas “télescopés” l’un l’autre, ce qui aurait broyé tous les occupants en une “bouillie” humaine.
Cependant, pour l’observateur averti, ce drame n’est pas un incident isolé. Il s’inscrit dans une série noire pour les Tramways de la Drôme, marquée par une jeune fille tuée et un homme traîné mortellement lors d’accidents précédents. Cette catastrophe pose crûment la question de la sécurité sur ces petites lignes : le progrès technique justifie-t-il l’économie de moyens quand celle-ci se paie en vies humaines ?

Les blessés

Journal de Montélimar 23 oct 1897 page 1 et 2
Terrible Accident sur la ligne de Dieulefit

Un épouvantable accident sur les causes duquel nous donnons les renseignements les plus circonstanciés, est venu péniblement impressionner la population de la Bégude-de-Mazenc, théâtre de la catastrophe. La ville de Dieulefit, à laquelle appartenaient en majeure partie les victimes, a pris la plus grande part à ce triste événement dont nous allons donner le récit le plus complet et le plus impartial.

LE TRAIN 6 — Lire la suite —

Lundi soir, le train 6 partait de Montélimar dans la direction de Dieulefit, assez bondé. Outre deux wagons de voyageurs, il transportait deux fourgons, l’un destiné aux marchandises et l’autre contenant le cercueil de Mme MASSIMILLY, femme du pasteur de La Voulte, pour être inhumé à Rivales. Le trajet se fit sans encombre jusqu’à cette station, où le chef de train DEMICHEAUX, employé très estimé de la Compagnie, se mit en mesure de procéder lui-même aux manœuvres, comme cela a lieu sur les petites lignes, pour décrocher le fourgon mortuaire. L’opération était effectuée, lorsque la locomotive venant reprendre les wagons des voyageurs, imprima à ces derniers un tel choc, qu’ils furent lancés dans la direction de Châteauneuf-de-Mazenc.

LA CATASTROPHE — lire la suite —

Le chef de train rejoignit prestement les wagons et se remit à son poste, croyant pouvoir les arrêter à l’aide du frein qui fut malheureusement impuissant. L’allure d’abord modérée (car la station de Rivales est en pays plat) devint bientôt, par la force de la vitesse acquise, vertigineuse. C’est en vain que rassemblant toutes ses forces, DEMICHEAUX tenta, à plusieurs reprises, de faire jouer le frein pour enrayer cette marche dont il prévoyait le danger. Le courageux employé, malgré la situation critique, eut encore la présence d’esprit de s’armer d’un falot et de pousser des cris d’alarme afin de prévenir les personnes qui auraient pu se trouver sur la route.
Les kilomètres se franchissaient avec une vitesse de plus en plus grande ; les habitants de Labri, Poët-Laval, voyaient passer les deux wagons comme un éclair et avec un grondement d’orage. Le chef de gare de Poët-Laval signala l’accident par téléphone à son collègue de la Bégude. En même temps, guidés par les sages conseils de M. PALOUTIER, vétérinaire à Dieulefit, les voyageurs prirent les précautions nécessaires pour se préserver le plus possible, des conséquences d’un déraillement qu’ils considéraient déjà comme inévitable. Les coussins des premières servirent à matelasser les voyageurs qui se blottirent sous les banquettes. Quatre d’entre eux se hasardèrent à sauter et n’eurent aucun mal. D’autres qui eussent pu en faire autant, reculèrent devant le péril qui menaçait leur famille.
Un passage des plus dangereux, « Le Bridon », fut heureusement franchi. À cette partie, la voie surplombe, à 3 mètres de hauteur environ, un remblai qui est lui-même situé à 8 ou 10 mètres au-dessus du Jabron. On se figure les transes de ces infortunés à l’idée du danger qu’ils couraient à cet endroit de la voie où se trouve une courbe assez accentuée. Ils pouvaient, à dater de ce moment, conserver quelque espoir ; mais survint la courbe de la Bégude-de-Mazenc (dont on peut suivre le coude brusque dans la vue que nous reproduisons), qui marqua l’étape finale de ces malheureux.
Jeté hors des rails, l’un des wagons (celui-là même qui était en queue dans cette marche rétrograde) culbuta, pendant que les roues, chassées avec violence, décrivaient une longue trajectoire et pénétraient dans la remise de M. PIC, au beau milieu de la porte, dont la bordure en pierre de taille fut légèrement endommagée. La porte de la remise est située à côté du mur qui occupe le n° 2 sur la vue. Par un heureux hasard, personne ne s’est trouvé sur leur passage. Le jeune GODE qui était à peu de distance, ne dut son salut qu’à l’angle de la maison que nous représentons par le n° 1, où il se réfugia heureusement à temps. La chute du second wagon entraîna inévitablement l’autre. Avec un fracas épouvantable les deux wagons vinrent s’échouer en face de l’hôtel PIC, tels que les montre notre gravure. Le choc fut si violent, que le malheureux DEMICHEAUX, toujours à son poste, fut projeté sous la voiture qui le broya. Les restes de ce fidèle employé furent relevés dans un état pitoyable, la tête littéralement écrasée et le cerveau ouvert. Deux jeunes gens, DEVIF et PONS, qui sortaient du café PIC, au moment de la catastrophe, eussent pu être broyés. DEVIF fut poussé par le brave DEMICHEAUX dans une embrasure, ornée d’un laurier rose dont on voit quelques rameaux émerger au-dessus du wagon, dans la vue de l’accident, et PONS trouva son salut dans une fenêtre qu’il franchit adroitement. Ils furent atteints néanmoins, l’un et l’autre, par quelques éclats, mais sans gravité.

LES VICTIMES — Lire la suite —

On se fait une idée de ce que pouvait être l’intérieur du wagon : cloisons brisées, fers tordus, vitres en éclats, etc. On retira les voyageurs dans un état lamentable. Particularité à noter : les bris de verre surtout avaient fait le plus grand mal. M. DEMICHEAUX était âgé de 37 ans, marié et père d’un enfant. Il y a quatre mois environ qu’il était attaché au service de la Compagnie, où il s’était fait promptement remarquer par son zèle et son assiduité. M. DEMICHEAUX était originaire de Livron et avait comme alliée à Montélimar, la famille MAZADE. Triste coïncidence : la victime avait quitté un moulin par crainte d’accident ! Ce brave et digne employé est mort victime de son devoir et de son dévouement.
Deux autres voyageurs étaient assez grièvement blessés : 
Mme BERLIN, femme du chef de gare de Dieulefit, atteinte d’une fracture du crâne, et 
M. BARNIER, gendarme en retraite à Truinas, ayant éprouvé une assez forte contusion à la tête et à un doigt de la main droite. 
Voici les noms des autres blessés : 
M. PALOUTIER, vétérinaire à Dieulefit, plaies légères du cuir chevelu;
Mme PALOUTIER, femme du précédent, plaies du cuir chevelu et du sourcil droit. Par un heureux hasard, leur jeune enfant et leur bonne n’ont éprouvé aucun mal. 
Mlle LONG, de Dieulefit, contusions légères à la tête et plaies aux doigts de la main droite;
M. GAUTHIER, de Dieulefit, plaies du cuir chevelu et des mains;
Mme GAUTHIER, de Dieulefit, plaies au bras gauche;
Mme Albine JOURDAN, épouse PERRIN, de Dieulefit, contusions de la hanche gauche et ecchymoses du membre inférieur gauche;
Mlle Céline VERNET, de Dieulefit, plaie à la tête;
Mme ROUX, de Dieulefit, plaie du sourcil droit;
Mlle GRANADE, de Dieulefit, contusions au menton;
M. RENARD, de Lyon, contusions légères;
M. CORNU, poseur, blessures à la main;
Les époux PERRIN, de Dieulefit, M. PERRIN, blessé à la tête, et Mme PERRIN, à la jambe.
Mme BERLIN, dont l’état était le plus grave de tous les blessés, fut transportée à l’établissement de Mazenc-les-Bains où, sous l’intelligente initiative de Mme la baronne de VISSAC, elle reçut tous les soins nécessaires. 
Peu après, M. les docteurs BENOÎT, GARAIX, PELLOLY, venaient prodiguer aux victimes de cet accident, qui fera époque dans les annales du tramway, des secours dévoués grâce auxquels les blessés purent regagner leur domicile. C’est avec satisfaction que nous avons appris que Mme BERLIN avait pu être transportée chez elle, mercredi, dans un état satisfaisant.
Une autre fillette de 9 ans venant de Cette pour voir ses parents qui tiennent un établissement de bains à Dieulefit, a été totalement préservée.
Nous avons interrogé un des voyageurs légèrement blessé. « Ce que nous avons ressenti d’émotions est indescriptible, nous dit-il. C’est une course échevelée que nous avons accomplie sur un trajet de 10 kilomètres, entrevoyant, comme résultat, une mort certaine. Le spectacle faisait mal à voir : les uns poussaient des cris perçants, les femmes surtout étaient affolées ; quelques-unes priaient ou pleuraient. Mais dites bien surtout, qu’une conduite digne d’éloges — et de récompense — est celle de M. PALOUTIER, qui n’a pas cessé un seul instant de s’occuper des voyageurs, de les faire placer de façon à ce qu’ils aient le moins de mal possible, en un mot, de les réconforter dans ces moments de transes cruelles. » 
Ce récit de notre interlocuteur est confirmé par tous les autres voyageurs, et c’est un devoir que nous remplissons, de signaler aux autorités la belle conduite de M. PALOUTIER.
Peu après l’accident, arrivaient vers 9 heures à la Bégude, par train spécial, M. ROBERT, inspecteur de la Compagnie, accompagné de M. GUILLOTON, ingénieur du contrôle, et de M. GREFFE, conducteur des Ponts et Chaussées. Une voiture particulière amenait, à son tour, M. le Sous-Préfet, M. le Capitaine de gendarmerie, M. Paul GAUTHIER, conseiller d’arrondissement, et M. le docteur CORNET. La population entière de la Bégude a été admirable de dévouement envers les blessés, qui ont reçu, à la fois, les soins les plus empressés et les consolations les plus touchantes de M. le Curé de la Bégude et de M. l’Archiprêtre de Dieulefit, accouru sur les lieux. Signalons entre autres la conduite de M. ESTIENNE, brigadier de gendarmerie, FAVIER, conseiller d’arrondissement, BÉRARD, moulinier, MARCEL, tailleur, etc. L’arrivée de M. Ch. NOYER, conseiller général, de M. Brun-LAROCHETTE, maire de Dieulefit, de M. BERTRAND, conseiller d’arrondissement, suivit bientôt cet accident déplorable.

A DIEULEFIT — Lire la suite —

Dès que la nouvelle est arrivée à Dieulefit annonçant la catastrophe avec la mort du pauvre DEMICHEAUX, et réclamant des médecins pour organiser les secours pour les nombreux blessés, une foule énorme s’est transportée du côté de la gare, où elle a séjourné jusqu’au retour des personnes qui s’étaient rendues à la Bégude, soit en voiture, soit à bicyclettes, — c’est-à-dire jusqu’à près de minuit — pour attendre des détails plus complets. C’est avec des exclamations de colère qu’étaient accueillies les nouvelles arrivant du lieu du sinistre. — Comment avait-on pu composer un train de telle sorte, disait-on ; mettre un wagon qui devait s’arrêter en route, au milieu d’un train, en mettant en queue les wagons des voyageurs ?… — Et les freins, fonctionnaient-ils seulement ?… Mais les commentaires et les exclamations de colère ne s’arrêtaient pas là. Elles s’adressaient aussi à ceux qui sont les auteurs de cette ligne.

LES CAUSES DE L’ACCIDENT — LES RESPONSABILITÉS — Lire la suite —

Les causes de l’accident résident dans le coup de tampon dont nous avons parlé tout à l’heure, et par l’effet duquel les deux wagons ont été lancés à la dérive. Elles peuvent également s’attribuer aux défauts des freins qui, au dire du public, fonctionnent mal dans le matériel de la Compagnie des Tramways de la Drôme. De cet ensemble de faits il résulte, au premier abord, une impression mauvaise contre la Cie qui, après un petit examen, peut faire place à une opinion plus juste. Les tampons des wagons sont rigides ou à ressort. Ce dernier système mis en pratique à la Cie P.-L.-M. est infiniment préférable au tampon « rigide » adopté aux tramways de la Drôme. Et c’est ici qu’il importe de faire une part des responsabilités encourues, non seulement par le personnel de la Cie, mais aussi par les auteurs du projet, par ceux qui ont voté cette ligne de chemin de fer, et par les agents du contrôle également.
Si un système est mauvais, pourquoi, Messieurs les ingénieurs, Messieurs les conseillers généraux, Messieurs les députés et Messieurs les sénateurs, l’avez-vous autorisé ? Le public est prompt dans ses jugements, — mais il se trompe rarement. — N’ayez crainte, Monsieur, nous disaient les braves gens de la Bégude : aucun de ceux qui ont participé par leur vote à un pareil malheur n’a été pris ! Ces gens-là ont trop de veine. Ce sont les innocents qui écopent pour eux ! Si le coup de tampon a été violent, il tient donc uniquement à ce qu’il est difficile, avec un pareil système de l’atténuer. Et il est, en outre, à remarquer que si ce choc a donné une si forte impulsion aux wagons, c’est que ces derniers n’étaient pas sous frein.
Le brave DEMICHEAUX est décédé victime de son zèle et on ne peut incriminer un tel serviteur. L’absence du frein provenait-elle d’un défaut du matériel ou d’un moment d’oubli de l’employé ? Il est certain, en tous cas, qu’un article du règlement fait une obligation aux employés de la Cie de ne pas abandonner les wagons à leur propre poids ou à l’action du vent, sans serrer les freins ou sans les caler sur les rails. Or, il est indubitable que si ces précautions avaient été prises, le funeste accident que nous avons à déplorer ne se serait pas produit. Et s’ensuit-il de ce que le malheureux DEMICHEAUX n’ait pu enrayer la marche vertigineuse malgré tous les efforts qu’il a déployés aux freins, que ceux-ci ne fonctionnaient pas dans les conditions voulues ? Il ne nous appartient pas de nous prononcer dans cette question technique. Nous avons voulu néanmoins interroger quelques personnes familiarisées avec ces détails.
“-  Le meilleur frein, nous a répondu un mécanicien de la Cie P.-L.-M., ne fera pas qu’on puisse arrêter des wagons, en pleine vitesse acquise et en pleine descente. Vous verrez alors se produire ce phénomène curieux pour ceux qui ne l’ont pas déjà constaté : les wagons continuer leur course échevelée malgré les roues serrées « à bloc. » Elles ne roulent plus, elles glissent, mais la marche n’en est pas diminuée pour cela.”
Cela n’explique-t-il pas, alors même que le frein aurait joué dans les conditions normales, les vains efforts de DEMICHEAUX ? 
L’enquête judiciaire seule pourra établir ces particularités qui, pour le moment, engagent, à titre égal, la responsabilité de la Cie et celle du service du contrôle. Il n’est pas, en effet, suffisant, à chaque accident, de récriminer contre la Cie dont le service d’inspection confié au sympathique M. ROBERT, fonctionne dans les conditions les plus satisfaisantes. Il convient de faire remonter les diverses responsabilités à leur source, d’examiner les causes et d’étudier les moyens pour éviter le retour d’un pareil accident qui pourrait amener des conséquences plus déplorables encore que celles qui se sont produites.

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