Le Figaro, édition du 10 septembre 1895
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2833952/f1
L’ACCIDENT DE VILLERS-BRETONNEUX
Un autre accident que nous avons annoncé hier brièvement s’est produit sur la ligne du Nord, sur la ligne d’Amiens à Tergnier, non loin de la gare de Villers-Bretonneux. Le train omnibus 1256, comprenant un fourgon et sept voitures, deux de première classe, deux de seconde et trois de troisième, était parti de Tergnier à onze heures trente et une minutes. Il avait accompli la plus grande partie de son-parcours et était arrivé à l’avant-dernière station, Villers-Bretonneux, avec sept minutes de retard. Bien qu’il lui fût impossible de rattraper ce retard sur les dix-sept kilomètres qui lui restaient à franchir pour arriver à Amiens, le mécanicien repartit à toute vitesse. Il allait arriver à la halte de Blangy-Glisy, lorsqu’au kilomètre 12400, où la voie décrit une courbe très prononcée, la locomotive sortit des rails entraînant tout le train. Le mécanicien renversa la vapeur, mais comme à cet endroit il y à une pente assez forte, il ne put réussir à arrêter le train déraillé qui continua sa marche au milieu du ballast, pendant près de deux cents mètres. La locomotive ne s’arrêta qu’en rencontrant, à droite, un talus haut de six mètres et heureusement très épais, dans lequel elle entra profondément. Le fourgon à bagages suivit et se coucha aussi sur le talus et sur lui vint s’écraser, en le broyant lui-même, la première voiture de troisième classe. Quant aux autres voitures, secouées, ballottées durant cette course au milieu des cailloux, elles s’étaient renversées, les unes à droite, les autres à gauche. Ces voitures contenaient une cinquantaine de voyageurs. On devine l’émoi qui saisit ces malheureux pendant les quelques secondes qui s’écoulèrent entre le déraillement du train et le terrible choc qui détermina l’arrêt et qui les renversa les uns sur les autres. Ils s’empressèrent de sortir des voitures, couverts de poussière noire et les vêtements déchirés. La plupart cependant n’avaient que des contusions. Il n’en était pas de même des voyageurs de la voiture qui s’était écrasée sur le fourgon. Les trois premiers compartiments de cette voiture étaient complètement broyés et le plancher s’était effondré. C’est par-dessous qu’on dut retirer les blessés. On put alors faire le bilan de la catastrophe. Il y avait une mort et neuf blessés, dont voici les noms :
Mme POIRSON, âgée de vingt-sept ans, demeurant à Paris, 40, rue des Saints Pères, a été blessée très grièvement aux jambes et porte aussi des contusions sur tout le corps. On craint en outre des lésions internes. Mme POIRSON avait avec elle ses deux enfants, une fillette âgée de deux ans et demi qui, se trouvant sur les genoux de sa mère, n’a pas été blessée. Malheureusement, l’autre fillette, âgée de sept-ans, a eu le crâne fracassé. La pauvre enfant, perdant son sang par l’affreuse blessure qu’elle portait à la tête, fut déposée sur un coussin, près de sa mère affolée. Elle expira au bout d’une demi-heure, [Marguerite Eugénie Emilie POIRSON] Mme POIRSON, dont le mari, employé de la Banque de France à Paris, se trouve actuellement au Tréport, allait le rejoindre. Une dépêche, envoyée dans l’après midi, lui a appris la funeste nouvelle.
Synthèse des blessés à partir de différents journaux :
Mme POIRSON, vingt-sept ans, femme d’un employé de la Banque de France, demeurant 40, rue des Saints-Pères, à Paris, blessée aux jambes, graves contusions sur diverses parties du corps.
Mme POIRSON avait sur ses genoux sa jeune fillette âgée de deux ans qui a été légèrement contusionnée.
M. DUFLOS, greffier du Tribunal civil de Sedan;
Mme DUFLOS, et leur fille, Mlle Marceline DUFLOS, âgée de douze ans et demi.
M. DUFLOS n’a que des contusions sans gravité. L’état de sa femme est plus grave. Le médecin a constaté, en effet, une luxure du-pied droit et des contusions. Mlle Marceline DUFLOS porte également des contusions on craint des lésions internes.
M. Augustin GORLIER, dit Capitaine, marchand de moutons, demeurant à Amiens, 87, rue Béranger, contusions assez graves, douleurs dans le dos et dans les jambes.
Mme NOGENT, femme d’un agent de police d’Amiens, contusions légères.
M. BOUCHON, instituteur à Lamotte-en-Santerre, et son fils, contusions légères.
Albert BOUCHON fils, dix ans.
Quelques autres voyageurs se plaignent également de contusions légères.
M. MEYER, oncle de M. RODRIGUES, ancien maire de Cayeux, à reçu des contusions, mais aucune blessure sérieuse. Après l’accident, il n’a pas voulu attendre le train qui devait ramener les voyageurs à Amiens, et il s’est fait conduire en voiture.
Par un hasard miraculeux, le mécanicien Léon COLLE et le chauffeur Louis STANISLAS, qui se trouvaient sur la locomotive et ont subi l’effroyable choc contre le talus, n’ont aucune blessure.
Le chef de gare de Villers-Bretonneux, M. Octave Maton, prévenu presque immédiatement par la femme d’un garde sémaphore, dont le poste se trouve tout près du-lieu où s’est produit l’accident, s’empressa d’accourir, suivi d’un grand nombre d’habitants de la localité. Mme Louchet, propriétaire du château de Bois-l’Abbé, était également venue avec ses gens. On installa le mieux possible les blessés, auxquels deux médecins qui se trouvaient dans le train donnèrent les soins les plus urgents. Malheureusement on n’avait pas sous la main les objets nécessaires et il fallait attendre le train de secours demandé à Amiens par télégraphe.
Ce train s’est fait un peu attendre. Il n’est arrivé qu’à trois heures, amenant une nombreuse équipe d’ouvriers sous la direction de. MM. BOTTIER, ingénieur de la voie, et STIEVENART.
Les blessés ont été déposés sur les coussins d’une voiture de 1° classe. La petite morte a été placée seule dans un compartiment voisin de celui où se trouvait sa mère.
A la gare d’Amiens, où le train est arrivé à quatre heures, une foule considérable attendait anxieuse. le docteur Trépan, chargé de s’occuper des blessés, les à fait conduire dans deux omnibus du chemin de fer à l’hôtel du Rhin, que le propriétaire avait gracieusement mis à leur disposition. Le cadavre de la petite POIRSON a été porté sur une civière à l’Hôtel-Dieu.
M. GORLIER, qui habite Amiens, à voulu se faire transporter chez lui.
MM. POULAIN, inspecteur principal du chemin de fer, MAHOUDEAU, substitut du procureur de la République, Henry adjudant de gendarmerie, les gendarmes de Villers-Bretonneux, M. MATON, chef de gare, ont commencé une enquête sur le lieu de l’accident. Ils ont constaté que, sur une longueur de deux cents mètres, la voie est tordue, les attaches des rails brisées, et les rails arrachés et rejetés sur la droite par les roues qui les ont entraînés avant de les quitter complètement.
Sans pouvoir exactement déterminer les causes de la catastrophe, on peut l’attribuer à un ébranlement de la voie qui était nouvellement reconstruite.
Malgré l’activité que déploient les ouvriers au déblaiement et à la reconstitution, on ne croit pas pouvoir rétablir le service normal avant mercredi. Pour le moment, on à établi un service de transbordement entre Villers-Bretonneux et Blangy.
Signé : Georges Grison
Le XIXe siècle, édition du 11 septembre 1895
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7563411c/f3
L’ACCIDENT DE TERGNIER
Nous recevons de nouveaux détails sur l’accident, qu s’est produits dimanche, dans l’après midi, sur la ligne d’Amiens à Tergnier, entre la gare de Villers-Bretonneux et Blangy-Glisy. Le train 1256 était arrivé à la gare de Villers-Bretonneux avec un retard de 7 minutes, il filait à toute vitesse vers la halte de Blangy lorqu’au kilomètre 12,400, à un endroit où la voie décrit une courbe très prononcée, la machine sortit des rails et laboura la voie sur une longueur de près de 200 mètres. Le mécanicien, M. Léon COLLE, essaya bien inutilement, en renversant la vapeur, d’arrêter le train, mais ce dernier lancé sur une pente très accentuée, avait acquis une vitesse fort grande. La machine, finalement, pénétra dans le talus, haut de six mètres environ, qui longe la voie droite et s’arrêta net. Le choc fut effroyable. Le fourgon dans lequel se trouvait le conducteur DELOISON, du dépôt d’Amiens, monta sur le talus, et la voiture de 3° classe qui suivait immédiatement monta également. La moitié du fourgon et la moitié de la voiture de 3° classe projetées l’un contre l’autre, furent en partie broyées. Les autres voitures étaient sorties également de la voie qu’elles avaient labourées. Le choc les avait jetées violemment de coté, et la plupart étaient penchées les unes unes à droite les autres à gauche. On comprend facilement 1’émoi qui s’empara des voyageurs, au nombre d’une cinquantaine, au moment du choc. Tous, projetés les uns contre les autres, s’empressant de sortir. Malheureusement, trois compartiments d’une voiture de 3° classe attelée au fourgon avait été complètement broyées et plusieurs voyageurs avaient été grièvement atteints.
Voici la liste des victimes de cet accident :
Tous les blessés, ainsi que le cadavre de la petite POIRSON ont été placés dans le train secours et transportés à l’Hôtel-Dieu d’Amiens. En fait, cet accident n’a causé que peu de surprise à tous ceux qui savent dans quel état on laisse la voie sur la ligne du Nord. Depuis longtemps, nous recevons à chaque instant des plaintes de malheureux voyageurs qui nous signalent le danger de cette situation. Mais nous avons beau nous plaindre et protester, la compagnie semble résolue à n’écouter aucun avis, aucun conseil. Espérons pourtant que l’accident de dimanche la décidera à faire les réparations nécessaires.
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