1894 – Le Rapide Paris-Cologne tamponne une machine à Appilly (60)

Le Petit Journal du 10 septembre 1894 — https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6132756/f1


Le Petit Journal du 11 septembre 1893
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k613276k/f1
LA CATASTROPHE DE LA LIGNE DU NORD
Cinq morts — Vingt blessés

Nous avons signalé hier succinctement la catastrophe d’Appilly ; car étant donné l’éloignement de cette station du bureau télégraphique, les renseignements complets n’avaient pu nous être transmis. Voici le récit que nous rapporte notre envoyé spécial : Le grand rapide Paris-Cologne, qui part de Paris à midi 40, franchissait à une vitesse de 90 kilomètres à l’heure la petite station d’Appilly, quand il a pris en écharpe une machine de manœuvre dite cabestan, au moment où elle traversait la voie principale pour conduire sur une voie de garage quatre wagons de marchandises. Le choc a été effroyable. Le cabestan a été culbuté ; la machine du rapide a déraillé. Le fourgon qui suivait a été réduit absolument en miettes, et les trois wagons de premières et de secondes qui venaient ensuite ont été broyés dans un horrible enchevêtrement.
Des cris d’horreur, de douleur et d’effroi s’élèvent de cet amas de décombres où des malheureux sont écrasés sous un amoncellement de fer et de bois. C’est un moment de panique d’autant plus atroce que personne n’est là pour diriger les premiers secours. En effet, le chef de gare d’Appilly, M. BOUBAY, [Adolphe BOUBAY] qui se trouvait sur le marchepied de la locomotive en manœuvre, venait d’être tué dans la collision. Cependant le premier moment de stupeur passé, des voyageurs valides, aidés des habitants du village, leur maire en tête, se mettent en devoir de dégager les blessés. Ils restent là quelque temps sans soins, car les médecins manquent et le chef de gare n’est plus là pour télégraphier. Fort heureusement un voyageur connaît le maniement de l’appareil ; il envoie alors à Chauny ce télégramme : « Grave accident, chef de station tué ; envoyez secours. »
Les secours une fois demandés ne tardent pas à arriver. Des médecins viennent de Chauny, d’autres de Noyon, avec M. NOËL, maire de cette commune et député. Les blessés sont alors pansés et transportés à Noyon et à Chauny ; les plus gravement atteints sont laissés à Appilly. Mais il n’y a pas que des blessés ; il y a aussi des morts. Les victimes restent longtemps sous les décombres. C’est à M. BOYENVAL, ex-capitaine des pompiers à Compiègne, que revient surtout l’honneur d’avoir organisé ce périlleux sauvetage. Aidé de quelques citoyens dévoués, il a sorti et non sans danger les personnes ensevelies sous l’amas des wagons brisés. C’est à huit heures et demie seulement, soit cinq heures après l’accident, que les trois derniers cadavres ont été retirés. L’un d’eux, celui de Mlle DEULIN, [Louise Eva DEULIN] était encore chaud. Le brave curé de Babœuf qui s’est fait remarquer parmi les plus zélés sauveteurs a pu administrer la malheureuse jeune fille.

Le nombre des morts est exactement de cinq …Lire la suite

d’abord le chef de gare, M. BOUBAY, âgé d’une cinquantaine d’années, 
puis Mlle DEULIN, domiciliée 16, rue de Londres à Paris, 
puis M. BRIFFAUT, [Armand BRIFFAUD] un avocat belge, domicilié à Bruxelles, 
Mlle HOLM, [Maria Sofia Alberine HOLM] marchande de modes à Stockholm, 
enfin Mme Assunta MARIANI, [Assunta Maria MARIANI] âgée de vingt-huit ans environ, domiciliée à Forli (Romagne).

Les Blessés … Lire la suite

MM. Max LOWANSTEIN, à Elberfeld, près de Cologne, entorse du pied gauche ;
Hector HERMANN, vingt-huit ans, négociant à Stockholm, fracture de la clavicule gauche ; 
Gerard KJELLEN, négociant à Stockholm, fractures de plusieurs côtes ; 
Cordonnier, chauffeur du rapide, contusions multiples à la tête et à la face ; 
Médard ALBERT, vingt-neuf ans, chauffeur du cabestan, plaies à la tête, aux bras et aux genoux ; 
M. PULSFORT, 10, rue Taitbout, fracture compliquée de la jambe gauche ; 
Mme PULSFORT, même adresse, contusions sur différentes parties du corps ; 
Mlle BRIFFAUT, treize ans, fille de l’avocat belge tué, contusions aux deux jambes ; 
M. COMIDA, un Sarde, contusion à la hanche ; 
M. MARTEL, chef de train de l’express, le front fendu.

Tous ces blessés sont soignés à l’hôpital de Noyon ou chez les habitants d’Appilly. 
Voici maintenant la liste de ceux qui, après un pansement sommaire, ont pu continuer leur route ou regagner leur domicile : 
M. PAZARIA, avenue des Champs-Élysées, 142, à Paris, contusions à la jambe gauche ; 
M. A. de ZVENIGOREDSKI, conseiller d’État à Saint-Pétersbourg, plaie à la main ; 
Mme HENSCKÉ, de Saint-Pétersbourg, blessée à la main ; 
M. Charles ARNOULD, membre du conseil supérieur et du comité de l’exposition permanente des colonies, rue d’Amsterdam ; 
M. MILLOT, quai Montebello, 19, contusions à la tête ; 
Mme MILLOT, contusions aux côtes et aux reins. 
Enfin M. SELEEN, lieutenant suédois, et sa jeune femme, qui étaient en voyage de noces. Ils ont, l’un et l’autre, été assez sérieusement contusionnés.

Le récit du chauffeur … Lire la suite

J’ai pu voir dans son lit, à l’hôpital de Noyon, le chauffeur du cabestan. Il a la tête enveloppée de linges et porte des contusions sérieuses au bras gauche et aux genoux. Ce brave garçon ne peut que déclarer ceci : « J’étais sur ma machine avec le mécanicien. Le chef de station, qui dirigeait la manœuvre, était sur le marchepied. Tout à coup, au moment où nous traversions la voie principale pour nous rendre sur la voie de garage, je vis arriver sur nous, à une allure folle, le rapide de Cologne ; je n’eus que le temps de crier à mon camarade : — Sauve-toi ! puis je sautai après lui, mais le choc s’est produit au moment où je m’élançais, et j’ai été projeté à une grande hauteur. C’est en retombant que je me suis abîmé ; quand on m’a relevé, j’étais évanoui. Je ne puis vous dire autre chose. Je sais seulement que la voie était libre et que j’ai entendu le sifflet du rapide au moment où il arrivait sur nous. »
La voie était libre en effet, et le mécanicien du rapide lancé à une allure vertigineuse n’a eu que le temps de siffler et de renverser sa vapeur. Il n’a eu que des contusions sans gravité apparente. Son chauffeur a sauté à bas de la machine mais comme celui du cabestan il a été blessé, assez gravement peut-être, car on n’a pu, à l’hôpital de Noyon, m’autoriser à le voir.

Les victimes … Lire la suite

M. DEBORD, le mécanicien du train 115, qui a montré un si grand sang-froid au moment de la collision, demeure rue du Mont-Cenis, à Paris, avec ses deux filles. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, veuf depuis trois mois. Sa tête est enveloppée de linge, mais ses blessures, comme nous l’avons dit, ne sont pas dangereuses. Il a été interrogé hier matin par M. DUBOUSQUET, ingénieur de la Compagnie, à qui il a fait le récit de la catastrophe, récit qui ne diffère pas de celui que nous avons donné. M. MILLOT, qui figure également parmi les blessés ainsi que sa femme, habite 19, quai Montebello, à Paris. Tous deux étaient partis pour aller assister au mariage d’un de leurs parents qui habite Maubeuge. Ils ont télégraphié hier qu’ils rentraient à Paris.
M. PULSFORT, ingénieur-électricien, est âgé de trente-huit ans. Il est à la tête d’une maison d’électricité de Paris, rue Taitbout, 10, et a télégraphié aussitôt à ses associés qui se sont rendus à Appilly. Il est rentré à Paris hier soir avec sa femme. Enfin Mlle DEULIN, qui figure parmi les morts, est âgée de vingt ans. Elle était partie seule dimanche matin pour se rendre chez des parents, en Belgique. Sa mère, son frère et sa sœur l’avaient accompagnée à la gare du Nord. Dès que cette famille fut avisée de la perte qu’elle venait de faire, M. DEULIN et sa mère prirent le train de Noyon, d’où ils ramèneront le corps de la malheureuse jeune fille. Mme DEULIN, veuve depuis un an, habite 126, rue de Tocqueville, avec ses enfants, qui tous les trois étaient employés à l’exploitation du chemin de fer de Ceinture.
On connaît les causes de la mort de M. BOUBAY. Il était père de sept enfants dont l’aîné fait son service militaire. Il appartenait depuis vingt-cinq ans à la Compagnie du Nord et y jouissait de l’estime générale. M. BRIFFAUT, l’avocat bruxellois, revenait avec sa fille d’un voyage d’agrément et était en route pour rejoindre sa femme en ce moment au château de Blocquemont, près de Namur, en Belgique. Mme MARIANI était la belle-sœur de M. COMIDA, l’Italien soigné chez M. BERNARD. Les morts, hormis le chef de gare et Mlle HOLM, déposés à la mairie, ne portent pas de traces extérieures de leurs blessures. M. BRIFFAUT semble avoir été surpris, il tient les bras croisés sur la poitrine et a les mains gantées de noir. Mlle DEULIN n’est pas défigurée. Mme MARIANI semble avoir souffert beaucoup, et Mlle HOLM a la figure écrasée.
Parmi les blessés, M. COMIDA allait à Spa passer quelques jours pour son plaisir ; il est originaire de la Sardaigne. M. LOWANSTEIN se rendait à l’Exposition d’Anvers, où l’appelaient ses affaires. Il était seul dans son compartiment quand le choc s’est produit. Entendant le sifflet de de détresse de la locomotive, il s’était mis à la fenêtre et voyant le danger s’était arrangé pour « écopper » le moins possible. On l’a délivré tandis qu’il était projeté, les pieds pris entre deux traverses, tout en haut d’un wagon juché sur les autres. M. PULSFORT, l’ingénieur-électricien, se rendait au congrès d’électricité de Francfort avec sa femme. Les deux Suédois, MM. KJELLEN et Hector HERMANN, deux amis, retournaient dans leur pays. Ils sont très grièvement blessés, mais supportent avec impassibilité leurs souffrances.

Sur le théâtre de l’accident … Lire la suite

Durant toute la journée d’hier, une foule considérable n’a cessé de circuler sur les lieux de l’accident. De nombreux ouvriers, sous la conduite d’ingénieurs, travaillent à enlever les débris de fer et de bois amoncelés sur la voie. Nombreux aussi sont les visiteurs qui défilent en se découvrant respectueusement devant le corps du malheureux chef de gare, qui était aimé et estimé de tous dans le pays. Il est déposé, ce corps mutilé, sur un petit lit bas, dans l’humble logis du modeste fonctionnaire, autour de lui, toute la famille, sa femme, ses nombreux enfants pleurent à chaudes larmes. Beaucoup de visiteurs les imitent, d’ailleurs, émus par cette douleur si légitime et si sincère
Mlle BRIFFAUT, la jeune Belge de treize ans, qui a perdu son père dans la catastrophe, est soignée chez Mme BERNARD. La pauvre enfant, à qui on a caché son horrible malheur, oublie ses souffrances pour demander souvent des nouvelles de ce père qu’elle croit seulement blessé. Sa mère, prévenue télégraphiquement, n’est pas encore arrivée. Les morts mis en bière hier après-midi sont déposés à la mairie. Un employé suédois d’une maison de Paris est venu reconnaître Mlle HOLM, qui était une de ses clientes. Le cercueil de Mlle DEULIN a été également ouvert devant la mère et le frère de la pauvre jeune fille, arrivés dans l’après-midi. La scène a été déchirante. Le chef de gare sera inhumé aujourd’hui à dix heures ; Mme Assunta MARIANI sera probablement inhumée aussi à Appilly ; quand aux autres victimes, rien n’a encore été décidé au sujet de leurs obsèques.

Les responsabilités … Lire la suite

Et maintenant à qui incombe la responsabilité de ce terrible accident ? Elle incombe, on ne peut le nier, au malheureux chef de gare BOUBAY, à ce père de huit enfants, à cet agent modèle qui, depuis trente ans qu’il était à la Compagnie, n’avait jamais reçu une réprimande et qui a payé de sa vie sa première distraction ; mais elle incombe aussi, et dans une très large mesure, à la Compagnie. BOUBAY devait, c’est entendu, ayant une manœuvre à exécuter, mettre ses signaux à l’arrêt et couvrir la voie ; il ne l’a pas fait. Mais ce malheureux était seul, seul, entendez-vous bien, pour exécuter tout ce qu’il y avait à faire dans la gare d’Appilly. Il devait donner les billets, charger les colis, pousser les wagons et même assurer le service de la petite vitesse dont les expéditions se faisaient à trois cents mètres de son bureau.
En se livrant du matin au soir à ce travail d’homme de peine, comment, malgré tout son dévouement, pouvait-il surveiller étroitement comme il l’aurait dû, son horaire et ses signaux ? L’accident qui s’est produit devait se produire un jour ou l’autre. Il avait d’ailleurs été prévu par M. de MORY DE NEUFLIEUX, l’honorable maire de la commune, dont le dévouement dans la journée de dimanche a été au-dessus de tout éloge. En effet, ce magistrat avait, par plusieurs rapports envoyés au préfet de l’Oise, signalé, paraît-il, le fâcheux état de choses qui régnait à la station d’Appilly. Le triste événement devait lui donner raison.
Ainsi que nous l’avons dit hier, M. BARTHOU, ministre des travaux publics, s’est rendu à Appilly dès dimanche soir. Il y est resté toute la nuit et est rentré à Paris le matin à quatre heures après avoir fait une enquête et visité tous les blessés. Le parquet de Compiègne et M. PUFF, commissaire de surveillance à la gare de cette ville, sont également restés en permanence durant la journée d’hier sur le théâtre de l’accident.


Concernant le décès des voyageurs européens : Armand (Belgique) , Maria Sofia (Suède) , Assunta (Italie); je n’ai pas fait de recherches conformément à mon plan de travail, je donne toutes les informations que j’ai pu trouver.
N’hésitez pas à compléter. (Commentaires ou message – Merci)

*** Les suites judiciaires ***

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