Le Courrier de la Rochelle, 11 août 1892, page 2/4
LE DÉRAILLEMENT DE GRANDJEAN
Un déraillement qui a eu de terribles conséquences s’est produit dimanche dernier sur la ligne de l’Etat, tout près de Grandjean.
Le train express de Paris à Saintes, nº 87, contenant environ 200 voyageurs, et qui doit passer à Saint-Jean-d’Angély à 5 h. 26 du soir, avait dimanche soir quarante minutes de retard. A la sortie de cette gare, la vitesse, qui est ordinairement de 60 kilomètres à l’heure, fut portée à 65 ; mais en arrivant, après la station de Grandjean, au commencement d’une courbe assez prononcée, la vitesse fut ramenée à 60 kilomètres.
A 6 h. 15 environ, le train avait dépassé Grandjean de deux kilomètres, et se trouvait à la hauteur du clocher de Fenioux, quand un déraillement soudain se produisit.
La machine et le tender furent précipités hors de la voie et se renversèrent sur le côté droit ; le fourgon se brisait, sautait également hors de la voie ; le wagon-restaurant, qui venait ensuite, continuait sa route pendant quelques mètres, très avarié dans sa partie de l’avant, mais sans quitter la voie ; une voiture de première, attachée à la suite, volait en éclats et ses débris allaient joncher les deux fossés et les talus, les roues d’un côté, et la caisse en fragments de l’autre.
Le chef de train NAVARRE [Pierre NAVARRE] fut tué sur le coup ; le mécanicien LAROQUE [Jean Baptiste LAROQUE] jeté sous les roues, écrasé, resta plusieurs heures sans pouvoir être dégagé et expirait bientôt. Pour le sauver, il eût fallu un cric puissant pour soulever l’énorme masse sous laquelle il agonisait ; on n’en avait pas ! Enfin, ce ne fut, plusieurs heures après sa mort, vers 11 heures, qu’on put retirer son corps horriblement mutilé.
Le malheureux laisse une femme et plusieurs enfants.
Le chef de train PAPONNET, Théophile, 49 ans, demeurant aux Beaupeux (Saintes), marié, père de trois enfants, de 19, 17 et 8 ans, qui n’était pas de service, se trouvait dans le fourgon avec son collègue NAVARRE, auquel il prêtait son concours.
Au moment du déraillement, il se vit bousculé par les colis et en un clin d’œil il se retrouvait projeté sous les roues du wagon-restaurant.
PAPONNET a eu les deux jambes fracturées ; l’amputation de la droite lui a été faite à l’hôpital de Saintes.
Le chef mécanicien CARRÈRE, Antoine, 31 ans, marié depuis deux mois, demeurant à Saintes, a eu un bras et une jambe cassés, et des contusions à la tête.
Le chauffeur GUYONNEAU, François [François GUYONNEAU] 34 ans, rue St-Pallais à Saintes, marié, père de deux enfants de 4 ans et demi et de 18 mois, a eu le dos brûlé, le pied fracturé, des contusions au bras et au visage.
Le garçon de restaurant JACOPIN, Alexandre, 49 ans, rue Perrière, 5, à Niort, a eu une forte entaille à la cuisse, des débris de verre entrés par plusieurs endroits dans la tête, et le pouce droit presque séparé de la main.
Le garçon de salle du restaurant, CHEVALIER Victor, 27 ans célibataire, demeurant passage de l’Elysée-des-Beaux-Arts, à Paris, a des lésions internes et des contusions à la tête.
Le garçon de cuisine FORSANS, Martial, 34 ans, célibataire, domicilié au buffet de Niort, a des blessures à la tête et un peu partout, et des brûlures à la cuisse gauche.
Le cuisinier HUARD, Paul, 27 ans, domicilié à Paris, célibataire, a eu les deux mains broyées.
Le garçon de restaurant DELAGE, Auguste, 21 ans domicilié au buffet de Niort, a des contusions aux cuisses et aux bras.
Le caporal LESNÉ, 21 ans, du 107e à Angoulême, a des contusions à la tête et aux jambes.
Ces deux derniers blessés sont moins gravement atteints que les autres.
Les neuf blessés dont nous venons de donner les noms ont été transportés à Saintes.
Quatre autres personnes ont été blessées, parmi lesquelles M. PARENT, ingénieur en chef et transportées chez M. de CLAUSADE près de Fenioux, où ils ont reçu des soins.
Les voyageurs ont été relativement épargnés ; ce sont les personnels de l’administration et du restaurant qui sont le plus éprouvés.
Aussitôt que la nouvelle parvenait à Saintes, un train de secours était envoyé dans la direction de Grandjean, pour opérer le transbordement des voyageurs et recueillir les victimes.
Avec ce train partaient : de Saintes, MM. les docteurs DES MESNARDS et VANDERQUAND : et de Taillebourg, M. le Dr DÉRAMÉ. Ce dernier, après les premiers soins donnés, accompagnait les neuf blessés que nous avons plus particulièrement désignés, jusqu’à Taillebourg, et MM. DES MESNARDS et VANDERQUAND les conduisaient jusqu’à Saintes, où ils étaient aussitôt transportés à l’hospice.
Les voyageurs qui se trouvaient dans les dernières voitures du train 87, n’ont éprouvé qu’une secousse.
A trois heures du matin étaient arrivés à Grandjean M. le Préfet, M. PÉRIGOIS, sous-préfet de Saint-Jean-d’Angély, M. de LUZE, sous-préfet de Saintes, et M. MARTIN, commissaire-spécial de La Rochelle.
M. le Préfet a parcouru les deux salles où avaient été transportés les blessés, et il a adressé quelques mots de consolation et d’encouragement à chacun.
On n’est pas encore fixé sur la cause de la catastrophe, mais on pense généralement qu’il faut l’attribuer à l’écartement de la voie.
Lundi, à cinq heures de l’après-midi, voici quel était l’état des blessés :
Celui du jeune DELAGE était assez satisfaisant.
Il n’en était pas de même du chauffeur GUYONNEAU. Son corps, qui a dû porter assez longtemps sur la chaudière, a été en quelque sorte bouilli ; Madame la supérieure a dû, dès cette nuit, couper de nombreux lambeaux de chair qui pendaient. Sur toute sa surface, le corps n’est qu’une plaie vive ; une jambe est broyée. Le chef de train PAPONNET a été amputé à la cuisse. L’opération a été faite par M. le Dr VANDERQUAND. On espère pouvoir conserver la jambe la moins meurtrie.
De son côté M. le Dr GARGAM a fait au chef mécanicien CARRÈRE l’amputation du bras gauche. Le blessé a une grave luxation de la jambe gauche.
La circulation a été promptement rétablie. Lundi, dès 6 h. 21 du matin, l’express de Paris passait comme à l’ordinaire.
Sur un côté, à quelques mètres de la voie, la machine et le tender sont étendus, paraissant enfoncés comme s’ils étaient là depuis des mois.
Le chauffeur GUYONNEAU est mort lundi soir. Ses obsèques ont lieu aujourd’hui, dans l’après-midi.
On espère qu’il n’y aura pas d’issue fatale pour aucun des autres blessés.
Le corps du chef de train, NAVARRE, a été conduit de l’hôpital à la gare, hier matin mardi, à 6 heures, pour être transporté à Jarnac.
A 7 heures, une deuxième cérémonie a eu lieu : le transport à la gare de la dépouille mortelle du mécanicien LAROQUE, pour être conduit à Lalinde (Dordogne), où sa famille habite.
Mise à jour du 02 juin 2026
Le Chef de train PAPONNET [Théophile PAPONET] est décédé de ses blessures le 8 septembre 1892.

