Le Petit Journal, 28 octobre 1891
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k611028f/f2
Terrible accident de chemin de fer
PRÈS DE GRENOBLE
(Dépêche de nos correspondants)
Moirans, 27 octobre, 11 h. matin.
Voici des détails complets sur la catastrophe d’hier, qui a produit dans notre région une émotion d’autant plus considérable qu’elle vient s’ajouter à une véritable série noire d’accidents de chemins de fer.
Le train de voyageurs 497, qui arrive à Grenoble à 4 heures 38, passait à Voiron à l’heure réglementaire, et s’engageait avec une vitesse de 80 kilomètres à l’heure sur la voie qui conduit à Moirans, voie dont la déclivité est excessive et par suite fort dangereuse. Au moment où le train, qui était remorqué par deux locomotives, se trouvait entre Moirans et le cimetière de cette commune, la première machine rompit ses attaches, par suite du déraillement de la seconde, et continua sa marche jusqu’à la gare de Moirans.
Le personnel de cette gare comprit qu’un malheur venait d’arriver et accourut vers le train, dont huit wagons sur douze étaient renversés sur le remblai, élevé de dix mètres au-dessus de la plaine. Si ces wagons, heureusement retenus par le frein, avaient été précipités en bas du talus, nous aurions à signaler un nombre effrayant de victimes.
De ces wagons culbutés les uns sur les autres brisés, éventrés, partaient des plaintes, des appels désespérés, des râles d’agonie. Le personnel des usines de soieries de M. MARTIN, les habitants de Moirans, la brigade de gendarmerie de cette ville, accourus au bruit produit par le déraillement, commencèrent le sauvetage des victimes, qui fut long et difficile.
On retira d’un wagon de première plusieurs blessés et Mme DÉTROYAT, [Marie Eugénie DETROYAT] artiste peintre, qui, dès qu’on l’eût sortie, rendit du sang par le nez et par la bouche, et ne tarda pas à expirer. Cette malheureuse avait été prise comme dans un étau, et elle criait : « Sauvez-moi, j’étouffe. » Elle était âgée de cinquante-deux ans. Un ingénieur de Vizille, M. PREVOST, [Paul Emile PREVOST] âgé de cinquante-cinq ans, a été également retiré de ce wagon dans un pitoyable état, il avait une énorme blessure à la tête et les jambes brisées ; il a expiré pendant qu’on le transportait à l’hôpital. Ce sont les deux seules personnes qui ont trouvé la mort dans ce terrible accident. On a cru tout d’abord que trois autres voyageurs avaient été tués, mais ils n’étaient qu’évanouis fort heureusement.
Voici les noms des victimes : Mme DETROYAT et M. PREVOST (tués)

Liste des blessés :
– MM. REVOL, de Saint-Pierre-de-Chartreuse
– ALLÈGRE, de Domène (côtes brisées)
– BURTIN, ferblantier à Grenoble (fractures à la jambe et contusions à la tête)
– Elie BOISSIEU, de Vinay (deux jambes cassées)
– DUMOLARD, de Chambéry
– Louis et Albert PAILLET, quatorze et douze ans (contusions)
– BILLION, de Grenoble (fractures à la tête, contusions aux jambes)
– BRUNET, chef de gare à Saint-Pierre-d’Albigny (décollement de la lèvre supérieure)
– Philibert LAURENT, soldat au 4e régiment du génie
– RIGHETTI, chapelier à Grenoble
– DULAURIER, de Béziers, et sa petite fille (contusions)
– Mme CORMIER (jambes fracturées)
– Mme BIGILLION, de Grenoble (côte enfoncée)
– Joseph SECOND, de Toulouse (contusions légères)
– Marius DONDEZ
– MOLLARET, marchand forain (fractures aux jambes)
– l’abbé Paul DEBOURG, professeur au petit séminaire, à Grenoble (blessures à la tête).
Les victimes ont été transportées, les unes à l’hôpital de Moirans, les autres chez le maire et dans diverses maisons particulières. Ce matin leur état s’est amélioré. Les agents de la Compagnie n’ont aucun mal. Un des conducteurs a été ballotté dans un fourgon « comme un paquet qu’on lance à droite et à gauche », disait-il. Le chauffeur BRUN, le mécanicien FERRAFIAT, ont pu sauter à bas de leur machine.
Parmi les personnes qui se sont signalées, on cite MM. l’abbé LIAUD, curé de Meplas, BURILLE, maçon à Moirans, RUAZ, FOYAS, qui ont retiré un grand nombre de blessés. Dix médecins de Grenoble et de Voiron se sont rendus sur les lieux de l’accident et ont prodigué les meilleurs soins aux blessés.
Le préfet de l’Isère, les procureurs de la République de Grenoble et de Saint-Marcellin sont restés jusqu’à onze heures du soir sur les lieux de la catastrophe, qui est due à un écartement de la voie, causé très probablement par un affaissement de terrain.
Au point où s’est produit le déraillement, la voie décrit une courbe très prononcée.
En juillet 1889, à la gare de Moirans, cinq personnes avaient été tuées dans une rencontre de trains.
Grenoble, 27 octobre, 7 h. soir.
Ce soir à quatre heures ont eu lieu les obsèques de Mme DÉTROYAT et de M. PREVOST, les deux victimes de la catastrophe de Moirans. Derrière le convoi funèbre, qui s’est dirigé vers la gare, marchaient le sous-préfet de Saint-Marcellin, le maire et l’adjoint de Moirans ; aucun discours n’a été prononcé.
La voie est toujours obstruée ; elle ne sera libre que demain.
M. WORMS DE ROMILLY, ingénieur en chef des mines, chargé du contrôle de l’exploitation technique du chemin de fer de Paris-Lyon-Méditerranée, est parti hier matin pour Moirans.
M. DE LA TOURNERIE, inspecteur général de première classe, président du comité d’exploitation technique des chemins de fer, est parti hier soir, délégué par le ministre des travaux publics.
