1867 – La tragédie ferroviaire de Gonesse (95)

Déjà marquée par un terrible accident un an auparavant, la station de Gonesse est de nouveau le théâtre d’une effroyable catastrophe ferroviaire ce dimanche 27 octobre 1867 au matin. La réputation funeste de ce lieu, devenu “l’effroi des voyageurs”, se confirme de la plus tragique des manières.
Il est 7h15 quand le train express n°40 (certaines sources mentionnent le n°12) en provenance de Calais et roulant à près de 100 km/h, vient s’encastrer avec une violence inouïe dans un train de banlieue. Suite à une erreur d’aiguillage, ce dernier se trouvait sur la voie principale alors qu’il devait se garer.
Le choc est apocalyptique. Les deux locomotives, l’une contre l’autre, se brisent en morceaux. Les rails sont arrachés sur trente mètres, trois wagons de l’express sont réduits en miettes, projetant au sol des voyageurs mutilés dans un amas de bois et de fer.
“Joignez à cela les cris des voyageurs et des blessés, le sifflement de la vapeur qui s’échappait, et vous aurez un lugubre tableau !” rapporte un témoin.
Le bilan humain est terrible.
La première victime identifiée est le mécanicien du train express, M. Lebel [Jules Antoine LEBEL].Atrocement blessé, le ventre perforé et les membres broyés, il succombe quelques minutes après le drame, non sans avoir exprimé une dernière préoccupation pour ses passagers. On dénombrera huit morts, [en réalité 3 mots et 10 blessés], recueillis au café-restaurant de la gare, tenu par Mme Langlois.
[Le chauffeur Jean Baptiste ETIENNE décédera de ses blessures]
Parmi les victimes, les récits sont déchirants.
Une dame a le nez arraché.
Un jeune Anglais de 22 ans, mortellement blessé, trouve la force avant de mourir de confier l’adresse de sa famille à Londres à la femme d’un aubergiste. Ses dernières paroles furent pour sa mère : “dites-lui qu’elle a eu ma dernière pensée… Adieu! ma mère…”. [2 voyageurs anglais étaient dans le train : DESSEUTER et WHITE], aucun des deux noms ne figurent dans les actes de décès]

Un vieillard de 78 ans est sorti indemne des débris d’un wagon, mais s’évanouit à la vue du carnage.
Les secours s’organisent. Les blessés reçoivent les premiers soins des docteurs Charbonnier, Lerault (ou Lerant), et Leroy, ainsi que du chirurgien Leroy des Barres (ou Leroy-Dubans), tous accourus des environs. Le maire, le juge de paix, le procureur impérial et les ingénieurs de la Compagnie du chemin de fer du Nord se rendent sur les lieux pour constater les faits et lancer l’enquête.
La voie est finalement dégagée, mais la vision des deux locomotives disloquées, “semblables à deux cadavres gigantesques”, hantera longtemps les esprits. Un drame qui soulève une nouvelle fois la question de la sécurité à la station de Gonesse, au point que certains suggèrent de “raser au plus vite cette station”.
Récit compilé d’après les articles de l’époque, dont un signé par Marc Constantin.

On dirait vraiment de certains lieux qu’ils sont condamnés à servir de théâtres aux plus tristes événements. Gonesse est de ce nombre. – Clic pour ouvrir

Le Progrès du Nord, édition du 31 octobre 1867

Gonesse est une petite station sur la ligne du chemin de fer du Nord, tout près du bourg de Villers-le-Bel, à 35 minutes de vapeur de Paris.
Au premier abord, rien dans cet endroit, placé au milieu d’une plaine, ne fait pressentir que des déraillements ou rencontres de trains doivent s’y succéder périodiquement. Mais en examinant attentivement la mauvaise disposition de la voie, c’est-à-dire les différentes lignes qui la sillonnent et se raccordent mal, il est aisé de voir que quelques secondes de retard ou d’avance, ou bien encore un tantinet de fausses manœuvres peuvent avoir les plus fâcheux résultats.
Gonesse, à qui deux terribles accidents arrivés à un an de distance ont donné une triste célébrité, est maintenant l’effroi des voyageurs ; et la Compagnie du chemin de fer du Nord n’aurait rien de mieux à faire que de raser au plus vite cette station.
En détruisant la cause, on détruit généralement l’effet. Et si cette suppression ne fait pas revenir les morts de la veille, elle pourra diminuer le nombre de ceux du lendemain.
Parlons maintenant de la catastrophe du 27 octobre.
Le 27 courant, le train express n. 40, arrivant de Calais, était attendu à la gare du Nord à sept heures et quart du matin. Il courait sur Paris avec une vitesse de cent kilomètres à l’heure, quand il heurta violemment, à cent mètres environ de Gonesse, un train de banlieue qu’une maladresse de l’aiguilleur faisait garer à vide sur la voie de service.
Le choc fut effroyable. Il y eut une lutte terrible entre les deux machines qui se brisèrent en morceaux.
Le sol labouré, et les rails enlevés sur une longueur de trente mètres, attestent énergiquement de la force du choc. Trois wagons des premières du train express furent réduits en pièces, et sur le sol, au milieu des débris de bois et de fer, des voyageurs gisaient mutilés, en lambeaux, poussant des cris de souffrance.
De semblables malheurs sont impossibles à décrire.
Qu’on s’imagine deux locomotives, — toutes de fer et de cuivre, — broyées, brisées, ainsi que les wagons qu’elles traînaient à leur suite, et l’on aura une faible idée de l’état des malheureux voyageurs.
La nouvelle de cette catastrophe se répandit bien vite aux alentours, et jusqu’à Paris, mais des secours efficaces ne purent être portés qu’au bout d’un certain temps, car la station de Gonesse, — qui ne compte qu’un restaurant-café, — est encore à plus de 40 minutes de marche des bourgs de Gonesse et de Villiers-le-Bel.
Il y avait là des blessés dont l’état exigeait de prompts secours, et d’autres qui ont expiré, sur-le-champ, dans une triste agonie.
Le mécanicien Lebel, qui conduisait le train express, est mort quelques minutes après à la suite de ses blessures. Il avait à la figure de larges contusions. Son ventre perforé, ses jambes broyées et ses chairs en lambeaux offraient le plus horrible aspect. Il est mort au milieu de souffrances atroces, en se préoccupant encore de l’état de ses voyageurs.
Au nombre des morts que l’on évalue à huit et qui ont été recueillis et soignés chez Mme Langlois, — au café-restaurant de la gare, — se trouvaient une dame dont le nez a été arraché et un jeune anglais, de 22 ans, tout mutilé, qui a eu, en agonisant, la forcée de faire avertir sa mère, sa pensée dernière.
Les blessés ont été soignés et pansés par MM. Charbonnier, Lérault, médecins à Gonesse, Leroy, médecin à Villiers-le-Bel, et Leroy des Barres, chirurgien à Saint-Denis, qui sont accourus à l’annonce de l’accident.
Le maire, le juge-de-paix, le procureur impérial, le commissaire de police, le brigadier de gendarmerie de l’arrondissement de Pontoise se sont également rendus à la station de Gonesse, ainsi que les ingénieurs de la Compagnie pour procéder à une enquête sur les causes qui ont entraîné l’accident.
Parmi les personnes épargnées dans cette fatale matinée du 27 octobre, nous pouvons citer le chauffeur et le mécanicien du train de banlieue qui ont échappé à la mort en sautant sur la voie et un vieillard de soixante-dix-huit ans, retiré sain et sauf du milieu des débris de voitures, qui s’est évanoui à la vue des blessés. »
De son côté, le Temps raconte un épisode émouvant de cette terrible catastrophe :
Un jeune Anglais, atteint mortellement, fut transporté dans une auberge qui avait été transformée en ambulance. On le plaça aussi commodément que possible sur un matelas.
Le malheureux jeune homme eut alors la force de sortir de son patelot un portefeuille dans lequel se trouvait l’adresse de sa famille, à Londres. Puis, la remettant à la femme de l’aubergiste, et faisant un dernier et suprême effort sur sa volonté, qui l’abandonnait visiblement, il dit :
— Écrivez à ma mère, dites-lui qu’elle a eu ma dernière pensée…, et que mes derniers moments ont été empoisonnés par le regret de mourir loin d’elle!… Adieu! ma mère…
Ce furent ses dernières paroles. »

L’Accident de Gonesse – Clic pour ouvrir

Le Petit Journal, édition du 30 octobre 1867

Les renseignements que nous avons été prendre sur les lieux mêmes nous permettent de compléter aujourd’hui les détails donnés précédemment sur ce regrettable événement.
Ainsi que nous l’avons dit, c’est un train express n°12, venant de Calais, qui s’est heurté avec un train de banlieue dimanche matin, à sept heures un quart. Ce dernier allait se mettre en gare sur la voie d’évitement. Mais poussé un peu trop, il s’avança jusque sur la voie directe, lorsque tout à coup le train express, venant de Calais, arriva sur lui à la vitesse de vingt lieues à l’heure. Le choc fut terrible ! Les deux locomotives entrèrent l’une dans l’autre avec un horrible fracas ; un wagon de 1re classe fut brisé instantanément, les wagons suivants s’entre-choquèrent et montèrent les uns sur les autres ; deux fourgons furent anéantis, les machines furent tordues, les rails enlevés, les tenders déformés comme s’ils eussent été de fer blanc. Joignez à cela les cris des voyageurs et des blessés, le sifflement de la vapeur qui s’échappait, et vous aurez un lugubre tableau !
La première victime fut le mécanicien Lebel, blessé grièvement au côté, à la jambe, à la tête, ses mains furent calcinées ; le malheureux fut transporté dans l’auberge voisine et de là à Saint-Denis ; mais il expirait avant d’y arriver.
Cinq autres blessés furent également apportés chez Langlois, le seul restaurateur de l’endroit ; car la station se trouve dans une vaste plaine de l’arrondissement de Pontoise, à deux kilomètres de Gonesse et à la même distance de Villiers-le-Bel. Le fils de l’aubergiste, appelé aussitôt, se précipite dans l’écurie, selle son cheval, monte et pique des deux pour aller chercher des médecins à Gonesse ; mais le cheval, effrayé de cette précipitation à le faire sortir de l’écurie, prend une autre direction, butte et jette sur le sol le pauvre garçon, qui a eu le pied foulé et une contusion à la jambe.
Les blessés ont reçu les premiers secours dans cette maison, en attendant l’arrivée des médecins, qui bientôt sont accourus. C’étaient les médecins de la Compagnie, puis MM. Charbonnier et Lerant, médecins à Gonesse, un médecin de Villiers-le-Bel, les docteurs Leroy, de Gonesse, et Leroy-Dubans, chirurgien à Saint-Denis, qui ont posé les premiers appareils. Parmi les blessés grièvement se trouvait un jeune Anglais de vingt-deux ans, qui arrivait de sa patrie. Blessé mortellement, le pauvre jeune homme s’adressant d’une voie affaiblie à la femme de l’aubergiste : Voilà mon adresse à Londres, dit-il ; écrivez à ma mère que je meurs loin d’elle !… Et il expira !
Une dame a eu le nez enlevé ; enfin c’était pitié, que d’entendre les plaintes et les cris déchirants de ces pauvres victimes qui, un peu plus tard, ont été transportées chez elles ou à l’hôpital Lariboisière. Un vieillard de soixante-dix ans, qui voyageait dans le train, a été retiré de dessous les débris d’un wagon brisé. Quelques soupirs étouffés avaient révélé sa présence. Quand on l’eut retiré, il regarda autour de lui tout effaré et demanda :
– Qu’y a-t-il donc ?
– C’est un choc entre deux trains.
À ces mots, le vieillard s’évanouit. On lui prodigua des secours, et il reprit bientôt connaissance. Il n’avait reçu aucune atteinte.
Cependant, en toute hâte, étaient accourus de Pontoise : M. le maire, M. le procureur impérial, le commissaire de police, le juge de paix, les ingénieurs de la Compagnie du chemin de fer, les gendarmes de service, et toutes les autorités de l’arrondissement, pour procéder à une enquête ou mettre de l’ordre dans cette catastrophe.
La voie encombrée fut déblayée de tous les débris des wagons, les rails furent reposés aussitôt, et les trains partant ou arrivant purent passer sans encombre. Hier au soir on voyait encore, couchées sur le bord de la voie, les deux locomotives informes, carcasses démantelées, les roues en l’air, les chaudières aplaties, les fers tordus, semblables à deux cadavres gigantesques à moitié dévorés par les bêtes fauves.
Ce matin, les autorités se sont transportées sur le lieu du sinistre, et ont dû procéder à une enquête nouvelle sur ce sinistre événement.
Signé : Marc CONSTANTIN.

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