1899 – Tamponnement sur le viaduc de Thouars (79)

Le Signal, 3 novembre 1899, page 1/4



Le Petit Parisien
Edition du 3 novembre 1899
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5190785/f1

UNE COLLISION DE TRAINS
DEUX MORTS. — NOMBREUX BLESSÉS

La Compagnie des Chemins de fer de l’Etat nous communiquait hier matin la note suivante :
Le train de Bordeaux, parti hier soir à 7 h. 40, a été pris en écharpe à son arrivée à Thouars à 2 heures du matin par un train de marchandises. Deux employés du train ont été tués et cinq voyageurs légèrement blessés.
Le directeur des Chemins de fer de l’Etat, M. METZGER, accompagné du sous-chef de cabinet du Ministre des Travaux publics, ainsi que de l’ingénieur en chef de l’exploitation et du contrôle, s’est immédiatement rendu sur les lieux.
De leur côté nos correspondants nous adressaient les télégrammes suivants :


Bressuire, 2 novembre.
Ce matin, à deux heures, une collision s’est produite entre deux trains, à la bifurcation de la gare de Thouars.
Le chef de train DAVID et le mécanicien BELAUD ont été tués. Dix personnes ont été blessées grièvement ; parmi elles se trouve M. CUNÉO D’ORNANO, député de la Charente.


Thouars, 2 novembre.
Un express spécial dédoublé a tamponné, ce matin à deux heures, à l’aiguille du viaduc de Thouars, un train de marchandises allant à Bressuire.
Le mécanicien a été tué, six agents ou voyageurs ont été grièvement blessés. Beaucoup de personnes ont été contusionnées.
M. CUNÉO D’ORNANO, député, qui se trouvait dans l’express, a été grièvement blessé aux jambes.
Les blessés ont été transportés d’urgence à l’hôpital de Thouars.
On ne sait pas encore à qui incombe la responsabilité de cet accident.


Thouars, 2 novembre.
Voici des renseignements complémentaires sur l’accident :
L’express était arrivé à Thouars avec quarante-cinq minutes de retard. Après un court arrêt, le convoi s’était remis en marche et avait parcouru une distance de 1,500 mètres environ, quand tout à coup, comme il venait de dépasser l’aiguille qui se trouve avant l’entrée du pont de Thouars, un choc violent se produisit.
L’express s’était rencontré avec un train de marchandises qui se dirigeait vers les Sables-d’Olonne et la machine de ce dernier train était venue heurter, en les prenant en écharpe, les deux voitures de première classe qui se trouvaient après le fourgon.
Les deux wagons ont été complètement brisés.
La machine de l’express dérailla, et se renversant tomba au bas du remblai, entraînant les débris du premier wagon.
Le sauvetage fut organisé rapidement et les blessés purent être transportés à Thouars, où ils reçurent les premiers soins.
Des premières constatations faites, il semble résulter que le mécanicien FORÉ, du train de voyageurs, aurait franchi, bien qu’ils fussent fermés, les signaux d’arrêt placés à l’entrée de la gare.
Le train de marchandises qui arrivait à la même heure l’a pris à ce moment en écharpe.
Tout le haut personnel de l’administration est sur le lieu de l’accident et fait activer les travaux de déblaiement, qui ne seront terminés que demain dans la soirée.

Les Victimes
Aussitôt la nouvelle de l’accident connue, un de nos rédacteurs s’est rendu à la gare Montparnasse pour obtenir des renseignements.
On lui a communiqué la liste des personnes suivantes tuées ou blessées :
M. BELLOT, [ Pierre BELOT ] mécanicien du train de marchandises, tué ;
M. DAVID, [ Jean Marie DAVID ]chef du train de marchandises, tué ;

Le Retour des Blessés
La plupart des blessés habitant à Paris, après avoir reçu les premiers soins à l’hôpital de Thouars, avaient demandé à être ramenés dans la capitale.
En conséquence, la Compagnie des chemins de fer de l’Etat avait pris toutes les dispositions nécessaires pour faire reconduire les victimes à leur domicile aussitôt leur arrivée à la gare Montparnasse.
A dix heures et demie du matin, six voitures des Ambulances urbaines, accompagnées par une dizaine d’internes des hôpitaux, venaient se ranger le long du trottoir de la cour d’arrivée de la gare Montparnasse.
L’arrivée du train venant de Thouars, ramenant les blessés de l’accident, avait été annoncée pour onze heures ; mais, par suite d’un retard, ce n’est qu’à midi six minutes qu’il est arrivé.
Nous remarquons sur le quai MM. BAUDIN, ministre des Travaux publics ; LÉPINE, préfet de police ; CHARDENET, directeur du cabinet ; MEUNIER, ingénieur en chef adjoint de la Compagnie des chemins de fer de l’Etat, remplaçant M. METZGER, directeur, parti à Thouars ; MOISSON, chef du mouvement ; BOUCART, chef du personnel ; FOUAN, ingénieur en chef de la voie et du mouvement, et M. le docteur FROGER, médecin des chemins de fer de l’Etat.
Tout le monde se dirige, aussitôt l’arrêt du train, vers le fourgon de bagages n° 3958, qui a été transformé en wagon-hôpital.
Sur des couchettes d’ambulance assez confortables sont installés MM. CUNÉO D’ORNANO, LUBET-BARBOU (orthographié aussi LUBET-BARBON), Maurice PEICHEZ (orthographié aussi BEYCHER), Léon REISS et Mme LOVIOT (orthographié aussi LADITA).
Des médecins de la Compagnie et des agents ont fait le voyage avec les victimes pour leur donner tous les soins nécessaires pendant le cours du trajet.
Des internes et des porteurs montent dans le wagon et placent M. LUBET-BARBOU sur un brancard pour le porter à la voiture d’ambulance.
Mais au moment où les porteurs se mettent en marche, le brancard se brise et M. LUBET-BARBOU est précipité sur le sol.
Toutes les personnes présentes poussent un cri d’effroi, et l’on proteste contre l’emploi d’un appareil aussi défectueux.
Les internes s’empressent autour de l’infortuné blessé qui gémit douloureusement ; un autre brancard est apporté et M. LUBET-BARBOU peut être enfin amené sans encombre jusqu’à une voiture des Ambulances urbaines.
M. LUBET-BARBOU a été conduit chez son frère, le médecin bien connu, qui habite 110, boulevard Haussmann.
M. CUNÉO D’ORNANO est descendu à son tour. Le député de la Charente serre la main à M. Pierre BAUDIN et à plusieurs de ses amis qui l’attendaient sur le quai.
— Je n’ai pas de chance, leur dit-il. Voilà un accident qui ne me permettra pas d’assister à la séance de rentrée des Chambres.
M. CUNÉO D’ORNANO a été transporté à son domicile, 23, rue de Saint-Pétersbourg.
M. REISS, qui se plaignait beaucoup de la blessure qu’il a reçue au sommet du crâne, a été pansé de nouveau dans le bureau du commissaire de police de la gare, par M. le docteur FROGER.
Mme LOVIOT et M. Maurice PEICHEZ ont été également reconduits chez eux.

Récit d’un Voyageur
Un des blessés, M. GALLUT, qui se trouvait dans le train tamponné et que nous rencontrons sur le quai de départ, nous a donné très obligeamment, sur l’accident, les détails suivants :
« Le train 96 se composait de quatre voitures à couloir ; derrière la locomotive venaient un fourgon à bagages, deux voitures de première classe, une de deuxième classe, une de troisième classe et un fourgon de queue.
J’occupais le deuxième compartiment de la seconde voiture de première classe, en compagnie de trois autres voyageurs.
Je dormais profondément, quand tout à coup je fus réveillé par un soubresaut assez brusque suivi d’un fracas épouvantable, et aussitôt, en moins de temps qu’il n’en faut pour vous le raconter, j’étais enseveli sous un amas de décombres composé de débris de verre et de bois. Je voulus bouger, mais il me fut impossible de faire un mouvement.
J’entendis, sur ces entrefaites, mes compagnons de compartiment qui, se trouvant également pris sous des débris, demandaient des secours.
Mais, au dehors, on percevait distinctement les cris de voyageurs blessés. C’était absolument sinistre.
Enfin, dix minutes après, un de mes compagnons étant parvenu à se dégager, se porta alors à notre secours et parvint, après bien des efforts, à nous retirer tous trois de notre situation critique.
Nous parvînmes à sortir de notre wagon brisé en passant par le toit à demi défoncé.
Nous nous portâmes alors au secours des blessés du premier wagon et nous joignîmes nos efforts à ceux des employés de la Compagnie.
M. de la PIQUELIÈRE, inspecteur général du service du trafic, qui se trouvait dans le train et n’avait pas été blessé, a eu une artère coupée en coopérant au sauvetage.
Détail curieux : les voyageurs qui occupaient le wagon de 3e classe ne s’étaient pas aperçus de l’accident et avaient cru, en voyant le train s’arrêter, à un arrêt momentané. »
M. GALLUT, qui nous a fait ce récit, en a été quitte pour une légère coupure au poignet droit et quelques égratignures au nez.
Un autre voyageur, M. D…, qui se trouvait dans le premier wagon de première classe, était sorti de son compartiment et longeait le couloir, se rendant aux water-closets, quand le choc se produisit.
M. D… fut projeté en arrière, et la porte du compartiment s’étant ouverte au même moment par suite de la collision, le voyageur fut précipité sur la voie. Il se releva et constata qu’il n’avait aucun mal.
Or, M. D… occupait le compartiment dans lequel se trouvaient MM. CUNÉO D’ORNANO et LUBET-BARBOU.

Chez les Blessés
Nous avons envoyé hier soir un de nos collaborateurs prendre des nouvelles des blessés.
M. CUNÉO D’ORNANO, qui, ainsi que nous l’avons dit, a été transporté à son domicile, 23, rue de Saint-Pétersbourg, est soigné par M. le docteur FÉLIZET. Jusqu’à présent aucune complication ne s’est produite dans l’état du blessé et le malade n’a pas de fièvre. Néanmoins, le docteur FÉLIZET ne pourra définitivement se prononcer qu’aujourd’hui sur la gravité de l’état de son client. M. CUNÉO D’ORNANO, revenant du département de la Charente, avait pris, contrairement à ses habitudes, le train de nuit pour arriver au plus tôt au milieu de sa famille.
M. WALDECK-ROUSSEAU, ministre de l’Intérieur et président du Conseil, ainsi que M. Pierre BAUDIN, ministre des Travaux publics, ont fait prendre, hier soir, des nouvelles du député de la Charente.
M. LUBET-BARBOU, notaire, venait à Paris voir son frère, le docteur LUBET-BARBOU, qui habite 110, boulevard Haussmann. Le docteur attendit son frère chez lui jusqu’à une heure de l’après-midi. Puis, croyant que celui-ci avait retardé son voyage, il se rendit alors chez ses malades. Le blessé est arrivé à une heure et demie boulevard Haussmann. En l’absence de son frère, il a reçu les soins du docteur BRUN, chirurgien des hôpitaux, et des docteurs MARTIN et FLORENT. Quoique ses blessures le fassent horriblement souffrir, M. LUBET-BARBOU n’a pas perdu un seul instant connaissance et il n’a pas eu de fièvre jusqu’ici.
M. REISS, négociant, 9, place de la Bourse, a été conduit par son père à Enghien, dans une propriété qu’il possède dans cette localité. M. REISS, qui a été blessé au sommet du crâne, était en proie, hier soir, à une fièvre violente. Néanmoins on ne pense pas qu’il survienne de complications dans l’état du malade.

Retour accueilImprimer la fiche

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut