Le Petit Parisien, 10 mai 1898
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5185382/f1
TAMPONNEMENT SOUS UN TUNNEL
(De notre correspondant particulier)
Chaumont, 9 mai.
Un terrible accident s’est produit, vers deux heures de l’après-midi, sous le tunnel de La Pommeraye, situé entre Foulain et Rolampont. Le train 40-30 bis, qui part de Belfort à onze heures trente-cinq du matin pour arriver à Troyes à trois heures vingt-quatre, a tamponné le train omnibus 51-53, qui, parti de Troyes à neuf heures vingt-huit du matin, se dirigeait sur Belfort. Le choc a été des plus violents. Deux employés ont été tués, une trentaine de voyageurs plus ou moins grièvement blessés. Des secours furent aussitôt demandés à Chaumont dont la gare est distante de 12 kilomètres environ du lieu de la catastrophe. Le tunnel de La Pommeraye, qui forme une courbe accentuée, était en réparation depuis quelque temps déjà. Des infiltrations ayant été signalées par les ingénieurs, un échafaudage en bois et fer avait été élevé et le service se faisait sur voie unique.
Actuellement le tunnel est impraticable, et l’on ne sait à quelle date les communications seront rétablies. En attendant, les trains de la ligne de Mulhouse passeront par Neufchâteau et Epinal. Les blessés ont été transportés à Vesaigne et à Chaumont. Ceux des voyageurs du train 40-30 bis qui en ont fait la demande seront ramenés à Paris par le train 40-34, formé à Troyes, qui, parti avec deux heures de retard, arrivera à la gare de l’Est à onze heures et demie du soir.
Au Siège de la Compagnie. A la direction des Chemins de fer de l’Est, la nouvelle de l’accident n’est arrivée que très tardivement, par suite de l’éloignement du bureau télégraphique. A sept heures et demie, une dépêche annonçait la mort de deux employés de la Compagnie et ajoutait que quatre blessés venaient d’être amenés à Chaumont. Leur état n’inspire point d’inquiétude. M. TURREL, ministre des Travaux publics, a envoyé immédiatement sur les lieux et a chargé de procéder à une enquête sur les causes de la catastrophe : MM. KELLER, inspecteur général des Mines, directeur des contrôles de la Compagnie de l’Est, et PESCHAUD, chef adjoint de son cabinet. MM. KELLER et PESCHAUD ont pris place dans l’express de 8 h. 35 où se trouvaient également MM. DESCUBES et LANCRENON, ingénieurs, et WEISS, directeur-adjoint de l’exploitation de la Compagnie de l’Est.
Les Morts :
M. Léon LEHMANN, [Léon LEHMANN] voyageur de commerce, demeurant à Troyes, mort.
M. ANDRÉ Régis, [Régis Paul ANDRÉ] indigent, venant de Grenoble, mort.
Mlle LAURENT, [Angèle Louise Juliette LAURENT] 7 ans, fille d’un chauffeur du dépôt de Chaumont, morte. (âgée de 3 ans ½)
Mme LAURENT, mère de la précédente, morte. Impossible elle est décédée en avril 1898 (1)
Les blessés :
MM. MALGRAY, pilote, jambe gauche coupée, état désespéré,[1]
CHEVALINE, mécanicien du train 51-53 ; Auxerre,
KERSHAW,
Philippe NARCISSE,
Louis LEVASSEUR,
Mlle GARNIER,
Mmes de CLEFMONT et CAILLER.
De l’enquête sommaire il résulte que le mécanicien de l’express de Bâle a voulu s’arrêter à l’entrée du tunnel pour prendre à bord le « pilote », mais les freins n’ont, paraît-il, pas fonctionné et le train omnibus qui regagnait la voie normale a été pris en écharpe à la hauteur du fourgon de tête. Les machines et le premier wagon de chaque train se sont télescopés.
Même journal, le lendemain :
Tamponnement entre deux Trains
(De notre correspondant particulier)
Chaumont, 10 mai.
MM. PESCHAUD, chef adjoint du cabinet de M. TURREL, ministre des Travaux publics ; KELLER, inspecteur général des Mines, directeur de la Compagnie de l’Est et les ingénieurs arrivés la nuit dernière à Chaumont, se sont fait conduire immédiatement sur les lieux du sinistre et ont commencé leur enquête. L’entrée du tunnel était encore encombrée par l’amoncellement des débris provenant de la collision, débris qu’enlevait une compagnie du 109e de ligne, venue de Chaumont.
L’Enquête Officielle.
Le rapport des ingénieurs ne sera pas communiqué avant quelques jours, mais d’ores et déjà la responsabilité de la catastrophe paraît incomber au mécanicien de l’express de Bâle. Tous les renseignements que je vous ai télégraphiés hier sur les circonstances dans lesquelles s’est produite la collision sont confirmés par l’enquête. Le tunnel de La Pommeraye, long de 298 mètres, était en réparation depuis le 18 février dernier, et, par suite de l’obstruction d’une des voies, un raccord avait été établi pour le passage des trains sur une voie unique qui était soumise au règlement du pilotage. D’après ces règlements, aucun train ne doit s’engager sur la voie unique sans avoir au préalable pris le pilote sur la machine. L’absence du pilote agitant son drapeau rouge et attendant la venue du train à l’endroit où une boucle fait communiquer les lignes montantes et descendantes à la voie unique est l’indice certain qu’un autre train, de l’autre côté du tunnel, est engagé sur cette voie. Deux disques situés, le premier à 1,200 et le second à 200 mètres de l’aiguillage, ordonnent l’arrêt.
Le pilote fait ainsi la navette entre les deux points extrêmes de la section en réparation, conduisant un train jusqu’à la limite haute, le quittant pour piloter ensuite celui qui va se diriger sur la limite basse. De cette façon, aucune rencontre n’est à redouter, puisque les mécaniciens des trains montants et descendants doivent à tour de rôle attendre le pilote avant d’entrer sur la voie unique. Or, le pilote avait pris place sur la machine du train omnibus se dirigeant sur Langres et le conduisait à l’autre limite de la section, lorsque, au moment où la machine allait sortir du tunnel, il vit le train rapide 40-30 se présenter à grande vitesse à l’entrée du tunnel. L’accident se produisit alors, et comme le train omnibus n’était pas encore engagé sur la boucle qui devait le ramener à sa voie normale, le choc eut lieu en tête, la machine du train tamponné étant seule prise en écharpe. On se demande pourquoi le mécanicien du rapide n’a pas arrêté son train à l’entrée de la section en réparation malgré le signal d’arrêt et l’absence du pilote ? Cet employé, aussitôt après la collision, comprenant alors sans doute la lourde faute commise, affolé par les appels des voyageurs contusionnés et les cris déchirants des blessés, s’était enfui. On crut tout d’abord qu’il avait été victime de la catastrophe et on s’attendait à retrouver son cadavre sous les débris amoncelés à l’entrée du tunnel. Il n’en était rien ; le malheureux, après avoir erré dans les environs, avait gagné Vesaigne à pied. C’est un agent très bien noté qui compte vingt ans de service à la Compagnie et, depuis six ans déjà, conduit des trains rapides. Il allègue pour sa défense que le frein Westinghouse n’a pas fonctionné quand il a voulu s’en servir. Les ingénieurs disent que les freins avaient été essayés au départ de Vesoul, à midi et demi, et avaient fonctionné d’une manière satisfaisante à l’entrée en gare de Langres, c’est-à-dire un quart d’heure environ avant l’accident.
Une Nouvelle Victime.
Les travaux de déblaiement ont été terminés vers dix heures du matin et le service a été rétabli sous le tunnel de La Pommeraye à partir de midi.
L’état des blessés soignés à Chaumont et à Langres est assez satisfaisant. On a malheureusement un nouveau décès à déplorer : celui du pilote MALGRAIN, [Alexandre Eugène MALGRAY] qui avait eu la jambe gauche coupée. L’infortuné, transporté à l’hôpital de Langres, n’a pu supporter l’amputation et a succombé dans la nuit à ses horribles blessures.
Le mécanicien du train 51-53, CHEVALINE, qui se trouvait à côté du pilote et a été, lui aussi, grièvement blessé à la jambe gauche, inspire encore des inquiétudes sérieuses.
Le corps de Mme LAURENT, une des victimes, qui avec sa fille, tuée elle aussi, occupait le premier compartiment du wagon de tête dans le train tamponné, a été ramené à Chalindrey où elle habitait. Le cadavre de la fillette, coupé en deux et affreusement mutilé, a été également ramené au père, littéralement fou de douleur. Leurs obsèques auront lieu probablement aujourd’hui. (1)
Les familles des deux autres victimes de la catastrophe, MM. André RÉGIS et LEHMANN, ont été prévenues, mais ne sont pas encore arrivées.
(1) Les journaux ont tous recopié cette erreur, dans l’acte de décès de sa fille on apprend qu’elle est décédée le 20 avil 1898 à Andilly-en-Bassigny (52), elle était née Mathilde MOREL
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