1895 – La catastrophe de Saint-Brandan (22)


Le Petit Journal du 27 juillet 1895https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k613595t/f1


Le Petit Journal du 28 juillet 1895
La catastrophe de Saint-Brandan

A la première nouvelle de la catastrophe de chemin de fer dont nous avons parlé dans notre précédent numéro, un de nos rédacteurs s’est rendu à Saint-Brieuc, d’où il nous adresse les détails circonstanciés qu’on va lire : (Dépêches de notre envoyé spécial) Saint-Brieuc, 27 juillet, midi 45. Les renseignements que nous avait télégraphiés notre correspondant ordinaire dès que la nouvelle de la catastrophe s’est répandue dans cette ville sont malheureusement exacts. Le nombre des morts est même plus élevé qu’on ne l’avait dit et il faut s’attendre à le voir s’augmenter encore. Le train qui a déraillé est le train 148 de la Compagnie de l’Ouest qui part le matin à 8 h. 16 de Pontivy. Par suite de la grande affluence de pèlerins retour de Sainte-Anne-d’Auray (c’était avant-hier la fête de Sainte-Anne), et amenés à Pontivy par les convois de Lorient, il était parti avec trente-cinq minutes de retard. Les voyageurs étaient si nombreux qu’ils ont dû être remorqués par deux locomotives et prendre dix voitures supplémentaires. Il se composait en effet de quatorze voitures au lieu de quatre, son chiffre ordinaire.

L’enquête — Lire la suite

L’enquête tendant à établir les responsabilités n’est pas encore terminée, mais il semble résulter des premiers renseignements recueillis que la catastrophe doit être imputée à un excès de vitesse. Les mécaniciens auraient voulu rattraper le temps perdu et se seraient lancés à une allure exagérée sur cette ligne construite il y a quelques années pour un parcours modéré de petits trains mixtes. Les pauvres gens, si cette hypothèse est exacte, auront payé cher leur imprudence, car les deux mécaniciens et les deux chauffeurs sont morts broyés sous leurs machines.

Le déraillement — Lire la suite

Le déraillement s’est produit vers dix heures, à quinze kilomètres environ de Saint-Brieuc, entre Quintin et Plaintel, sur le territoire de la commune de Saint-Brandan, un peu après avoir dépassé la borne kilométrique 488. Les deux locomotives, après avoir été rejetées hors des rails, ont franchi un espace de quatre-vingt-dix mètres environ et sont venues s’écraser contre le rocher formant les parois d’une tranchée. Tordues, aplaties, éventrées, elles sont retombées sur le flanc, mugissantes comme des monstres blessés, lançant des torrents de fumée, des jets bouillants de vapeur, et sous cet inextricable enchevêtrement, sous ces masses informes de fer, de cuivre et de charbon, les deux chauffeurs et les deux mécaniciens gisaient horriblement mutilés. Tous quatre semblent avoir été tués sur le coup. Selon toute vraisemblance, ces braves gens eussent pu sauter en bas de leur machine dès qu’ils se sont aperçus qu’elles quittaient les rails, mais suivant la tradition de leur corporation, ils ont voulu mourir à leur poste. Honneur à ces héros !

L’un d’eux, le mécanicien LENCHON, a renversé la vapeur et serré brusquement le frein WESTINGHOUSE. Il se produisit ce qu’on appelle le coup de lacet, c’est-à-dire un arrêt brusque qui donne une impulsion contraire à celle que suit le convoi. Les conduites du frein éclatèrent et la chaîne d’attache se rompit entre le tender et la seconde machine. Et pendant que les locomotives s’abîmaient sur la droite, le tender retombait sur la gauche à plusieurs mètres en avant, formant ainsi un obstacle sur lequel venaient s’écraser le fourgon et les trois premiers wagons de voyageurs ; le quatrième était défoncé ; les autres s’arrêtaient après un choc des plus violents.

La panique — Lire la suite

Il se produisit d’abord parmi les voyageurs une panique indescriptible. Les blessés, serrés entre les débris, poussaient des cris terribles. D’autres s’enfuyaient, sanglants, à travers la campagne. Hélas ! Il n’y avait pas que des blessés. Le nombre des morts n’était que trop considérable. Les pèlerins qui ont pu quitter indemnes leurs wagons ne tardent pas à se ressaisir et ils se mettent en devoir d’organiser le sauvetage. Un voyageur, M. GAUDU, luthier à Saint-Brieuc, court donner l’alarme au chef de gare de Plaintel. Deux conducteurs quoique fortement contusionnés se portent en avant et en arrière du train pour le couvrir.

Les secours — Lire la suite

Enfin de toutes parts, du village de Berthouan, tout proche, des fermes voisines, les cultivateurs arrivent. Le procureur de la République et son greffier étaient justement en transport à Quintin ; ils accourent. Mgr FALLIÈRES, qui présidait dans la même commune la distribution des prix chez les sœurs blanches, accourt également suivi de ces dernières qui prodiguent aux blessés des soins touchants. A citer aussi, au nombre des personnes venues dès la première heure sur les lieux et qui se sont le plus dépensées M. et Mme SIMONNET, libraires à Quintin. Mais bientôt arrive de Saint-Brieuc le train de secours avec les docteurs TESTIVINT et FROGÉ. Les morts et les blessés sont alors retirés de dessous les décombres et déposés sur le talus, du haut duquel Mgr FALLIÈRES leur donne l’absolution. On les dirige ensuite vers l’hôpital de Saint-Brieuc et vers celui de Quintin.

Les morts — Lire la suite

Voici comment on établit, non sans difficultés, la liste des morts : GUÉDO, mécanicien, machine 1485 ; HEULOT, chauffeur, machine 1485 ; LENCHON, mécanicien, machine 1478 ; LEGLATIN, chauffeur, machine 1478 ; Antoinette POULENNEC, du bourg de Tréglamus ; Jean-Marie GEFFROY, 23 ans, du bourg de Tréglamus ; Mme KEREVEUR, 38 ans, propriétaire à Langoat ; l’abbé LECORRE, de Pléguien, 19 ans, élève au séminaire de Saint-Brieuc ; Léonie LEDEU, 18 ans ; Bazile-Joseph LANGOAT, du village de Kerdanio, commune de Graces. Enfin un onzième voyageur dont l’identité n’est pas encore établie.

Le Petit Journal, 31 juil. 1895, p. 1/4Dans cet article on lit que la demoiselle Léonie LEDEU n’est pas morte dans l’accident.


L’Univers, 31 juil. 1895, page 3/4
Les blessés — Lire la suite

Quelques-uns de ces blessés sont très dangereusement atteints et on craint que trois d’entre eux au moins ne succombent à leurs blessures. D’autres, dont les noms ne sont pas encore recueillis, sont soignés chez eux. A l’heure actuelle, on peut donc compter une quarantaine de victimes : onze morts et trente blessés plus ou moins grièvement. Durant toute la matinée une foule considérable stationnait sur les lieux de la catastrophe, qui cause ici une poignante émotion. M. O. AUZOUY, chef de cabinet du ministre des travaux publics, le docteur BAUDOT, chef du service médical de la Compagnie de l’Ouest, et plusieurs ingénieurs sont arrivés ce matin.

Détail horrible — Lire la suite

On me conte un détail vraiment horrible. Le mécanicien GUÉDO avait été retiré décapité de dessous les débris de sa machine. C’est le commissaire de surveillance qui, ayant retrouvé la tête du malheureux, l’a fait porter à l’hôpital où le corps avait déjà été transporté. Les obsèques des victimes de ce terrible accident seront célébrées lundi matin. M. AUZOUY y représentera le ministre des travaux publics.

Le déblaiement — Lire la suite

Une nombreuse équipe d’ouvriers, sous la direction d’un ingénieur, travaille au déblaiement et à la réfection de la voie encombrée par les débris des machines et des voitures brisées. La circulation, en attendant qu’elle soit rétablie, est assurée au moyen d’un transbordement.

A l’hospice de Saint-Brieuc — Lire la suite

8 h. 10 soir. M. AUZOUY, chef de cabinet du ministre des travaux publics, MM. DUMOULIN, préfet des Côtes-du-Nord, SAUVAGE, chef de la traction de la Compagnie de l’Ouest, LEFÈVRE, sous-chef, RAUX, ingénieur en résidence à Rennes, et PERRUSSEL, procureur de la République, se sont rendus cette après-midi, à six heures, à l’hospice de Saint-Brieuc, pour visiter les blessés. Ces derniers souffrent beaucoup. L’un d’eux LE BILHAN, est à l’agonie. Auprès de son lit sa fille, une jolie Bretonne d’une vingtaine d’années, pleure et prie. Tous ces pauvres gens revenaient du pèlerinage de Sainte-Anne d’Auray quand la catastrophe s’est produite. A M. AUZOUY qui les interroge doucement, qui les réconforte, ils répondent faiblement en langue bretonne. — Le ministre, leur dit dans la même langue la religieuse qui les soigne avec une sollicitude infinie, envoie prendre de vos nouvelles. Alors les patients remercient tristement d’un signe de tête. Neuf morts avaient été transportés à l’hospice de Saint-Brieuc. Cinq d’entre eux, réclamés par leurs familles cette après-midi, ont été mis en bière et ont été ramenés dans leur villages. Seuls, les corps des deux mécaniciens et des deux chauffeurs sont restés à l’hospice. Ils seront inhumés lundi matin, en grande solennité. Les quatre malheureux agents étaient mariés. Ils laissent neuf enfants sans soutien. LECORRE, le jeune séminariste porté sur la liste des morts, est décédé à l’hôpital de Quintin. La onzième victime est Mme ROUSSEL, morte aussi à Quintin.

A l’hôpital de Quintin — Lire la suite

Voici, d’autre part, les noms des blessés soignés à l’hôpital de Quintin : Jean-Marie DERRIEN, 65 ans, jambe droite cassée à trois endroits ; François CARO, 14 ans, contusions et écorchures aux jambes ; Pierre FLOURIO, 28 ans, deux jambes cassées ; François-Marie CLAIRON, blessures aux jambes, mâchoire fracassée ; DRONIOU, graves contusions sur diverses parties du corps. Ainsi que je vous l’ai dit déjà, plusieurs voyageurs, légèrement atteints, ont continué leur route le soir même de la catastrophe et sont rentrés chez eux sans faire connaître leurs noms. Gilbert THUILLIER.

Autres renseignements — Lire la suite

D’autre part nous avons reçu de notre correspondant ordinaire les dépêches suivantes : Saint-Brieuc, 27 juillet, 8 h. matin. Le train 148, qui part le matin à 8 heures 16 de Pontivy pour Saint-Brieuc, a déraillé entre Quintin et Plaintel. Il était très lourdement chargé, car il ramenait tout un pèlerinage revenant d’Auray. On avait même dû, à cette dernière gare, dédoubler le train. Le convoi marchait à une allure assez modérée, et tout alla bien jusqu’à la gare de Saint-Julien où descendirent quelques voyageurs. L’accident se produisit entre les gares de Saint-Julien et de Plaintel ; cette dernière gare est située à douze kilomètres de Saint-Brieuc. A cet endroit, la ligne, qui se compose d’une voie unique, court en tranchée à travers une plaine assez accidentée. Le train était à environ 3 kilomètres de Plaintel, lorsque brusquement la machine de tête bondit hors des rails, entraînant la seconde machine et les quatre ou cinq voitures suivantes qui se renversèrent en travers de la voie. Le reste du convoi, entraîné par la vitesse acquise, continua sa marche et deux voitures furent « télescopées ». Une panique terrible se produisit alors ; de l’amas de matériaux provenant des voitures brisées, des cris épouvantables sortaient, tandis que les voyageurs qui n’étaient pas blessés, pris d’une terreur folle, s’enfuaient à travers la campagne. Cependant, le premier moment d’émoi passé, quelques survivants s’occupèrent à porter secours aux victimes de l’accident, pendant que d’autres couraient à Plaintel prévenir les autorités et demander des secours. Le chef de gare de Plaintel, le maire se rendirent sur les lieux avec des ouvriers et l’on s’occupa de dégager les victimes. Jusqu’à présent les renseignements que nous avons reçus accusent dix morts, parmi lesquels quatre agents de la Compagnie, dont les deux chauffeurs et une vingtaine de blessés. Les plus gravement atteints sont soignés à Plaintel, les autres ont été transportés à l’hôpital de Saint-Brieuc.

Le spectacle était horrible. Un des mécaniciens notamment eut la tête coupée et les entrailles arrachées du corps. Les voyageurs affolés s’enfuyaient à travers champs. A midi et demi, un train de secours arriva sur les lieux, amenant MM. PERRUSSEL, procureur, DUMOULIN, préfet, Mgr FALLIÈRES, évêque de Saint-Brieuc. Une foule considérable était accourue des environs. Une compagnie du 71e de ligne est occupée au déblaiement de la voie. Dès la nouvelle connue, plusieurs administrateurs de la Compagnie, accompagnés d’ingénieurs et de médecins, sont partis pour Plaintel. Le préfet des Côtes-du-Nord s’est également rendu sur le lieu de la catastrophe. On travaille en ce moment au déblaiement de la voie ; mais la circulation ne pourra sans doute être rétablie complètement avant ce soir. En attendant, le service se fait par pilotage et les trains subissent naturellement des retards considérables. Maintenant, à quoi faut-il attribuer l’accident ? La Compagnie n’ose encore se prononcer à cet égard. Des pluies considérables étaient tombées ces jours derniers dans la région et il se pourrait que, la terre détrempée s’affaissant sous le poids du train, l’un des rails se soit rompu.

A la Compagnie de l’Ouest — Lire la suite

Un de nos collaborateurs s’est rendu hier au siège de la Compagnie de l’Ouest à Paris, 20, rue de Rome, et voici les renseignements qu’il a pu recueillir aux bureaux du secrétariat général : L’enquête est faite sur les lieux de la catastrophe par cinq ingénieurs du contrôle, mais les constatations ne permettent pas encore d’établir nettement les causes de l’accident. Un seul point laisserait peut-être planer un soupçon et rappellerait, par une certaine analogie, un accident du même genre arrivé l’année dernière sur le même point. Un train avait failli dérailler, et une catastrophe se serait certainement produite si le mécanicien n’avait aperçu à temps une traverse disposée en travers de la voie et que la malveillance avait placée là. Cette tentative de déraillement causa à l’époque une vive émotion dans la région et nécessita une enquête, qui n’aboutit pas. Or, il est presque prouvé que dans la catastrophe d’aujourd’hui la machine qui marchait la première a dû se cabrer sans doute devant un obstacle imprévu et que poussée par celle qui la suivait elle a forcément déraillé.

La double traction — Lire la suite

En attendant les résultats de l’enquête ouverte sur le déraillement de Saint-Brieuc, il n’est pas sans intérêt de faire connaître les renseignements suivants qu’un ingénieur de nos amis nous communique : C’est un fait aujourd’hui admis par tous les ingénieurs de chemin de fer que la double traction, c’est-à-dire l’attelage de deux locomotives en tête d’un train de voyageurs, constitue une éventualité de déraillement très sérieuse. A la suite du déraillement de Borki notamment, où le train impérial russe remorqué par deux machines sortit des rails et où le tsar Alexandre ne fut sauvé que par un hasard providentiel, la Revue générale des chemins de fer, journal quasi-officiel des chemins de fer français, publia diverses études qui prouvent d’une façon évidente les dangers de la double traction, dangers qui augmentent notablement quand les machines employées ne sont pas munies à l’avant d’un boggie ou avant-train mobile, ce qui est le cas des locomotives qui ont déraillé à Saint-Brieuc.

Retour accueilImprimer la fiche

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut