1881 – Terribles négligences en cascade à Charenton

Création Dominic par IA

Le Petit Journal, du 7 septembre 1881
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k594863z/f1


LA CATASTROPHE DE CHARENTON
Il s’est produit hier matin, à la gare de Charenton, un de ces effroyables accidents qui frappent de stupeur les administrations de chemins de fer et le public; qui amènent comme un arrêt de la vie désordonnée qui nous emporte à toute vapeur.
Les chemins de fer sont organisés pour l’activité non interrompue.
Tout y est réglé, calculé, prévu, pour que la circulation ne s’arrête ni jour, ni nuit, trains de voyageurs et de marchandises, trains rapides et omnibus.
Tout s’y fait avec une régularité pour ainsi dire automatique.
Plus sont compliquées les voies; plus les rails se croisent et s’entrecroisent; plus les trains sont nombreux, plus aussi les précautions, les contrôles et les inspections sont minutieux.
Malgré tout cependant, les hommes étant sujets à distractions et à erreurs, des accidents arrivent et, comme la mort n’a pas été prévue dans ces gares qui sont des agents de vie, ils donnent lieu à des scènes lamentables.

La collision — Lire la suite … —

A l’heure où nous revenons du lieu de la catastrophe (huit heures du soir) on n’a encore eu que le temps matériel de s’occuper de la reconnaissance des cadavres, des soins à donner aux blessés, aux expirants.
Aussi, devant les suites épouvantables d’une négligence évidente, nous nous gardons de nous appesantir sur les faits encore vagues, relevés par l’instruction sommaire, faite jusqu’à ce moment.
Le procureur de la République reste en permanence sur les lieux; ce n’est qu’à la fin de son enquête qu’on se rendra exactement compte des responsabilités.
Ne racontons que le fait matériel.
Hier lundi, à neuf heures et demie du matin, le train omnibus 584, venant de Corbeil, était en station à la gare de Charenton, l’avant-dernière avant la gare de Paris.
A ce moment l’express n° 10, venant de Marseille, avec une rapidité vertigineuse, s’engageait sur la même voie.
Le choc sur la queue du train 584 fut épouvantable.
Un témoin oculaire nous raconte qu’on entendit le bruit d’un immense craquement, pendant quelques secondes, puis le bruit des chocs violents entre les wagons de chaque train.
Le dernier wagon du train express était monté dessus et la partie extrême du wagon broyé formait une pente dont la hauteur n’atteint pas un mètre au dessus de la voie.
Tous les voyageurs ont été hachés, ceux qui vivaient encore ont été asphyxiés par la vapeur de la soupape de la locomotive.
Quelque horrible que cela paraisse, on peut presque dire que cette dernière circonstance est heureuse pour ces pauvres gens, car elle a abrégé leur agonie. Ils étaient en effet littéralement déchiquetés; les banquettes se resserrant par la violence du choc leur avaient à tous, sans exception, coupé les jambes; puis les parois, la toiture se brisant sur eux, les avaient blessés d’une façon dont la description dépasse toutes les limites de l’horrible.
Bref ceux qui pouvaient encore pousser quelques gémissements ont été achevés par la vapeur.
Dix personnes ont été ainsi tuées sur le coup.
Dans l’avant-dernier wagon du train tamponné, la scène était aussi navrante; tous les voyageurs ont eu des blessures mortelles; huit ont succombé quelques heures après.
Ce wagon n’a été que partiellement brisé.
Quant aux voyageurs des wagons précédents, la plupart ont été contusionnés faiblement, quelques-uns grièvement.
M. et Mme Nadar se trouvaient dans le train omnibus, en face l’un de l’autre; le choc les a fait se heurter tête contre tête; le célèbre photographe-aéronaute a pu croire un instant que la terrible traînée du ballon le Géant allait recommencer, il n’en était rien heureusement; le heurt n’a pas même été douloureux.
Aucun des voyageurs du rapide n’a été atteint grièvement, malgré la violence du choc; parmi eux se trouvait le frère du roi de Siam, avec une nombreuse suite.

Les secours — Lire la suite … —

La population des environs de la gare a été admirable de dévouement; des ouvriers, des boutiquiers se sont précipités vers la gare même avant l’arrivée des agents.
A coups de hache on a enlevé les morceaux du wagon brisé, entassés sous la machine du rapide, cela pour dégager les malheureux voyageurs. On n’a pu retirer que des cadavres déchiquetés.
Les voyageurs légèrement blessés et même ceux qui étaient sains et saufs se lamentaient, épouvantés.
Pendant quelques instants il y a eu une scène de confusion inimaginable.
Grâce à la présence d’esprit de M. Carpentier, maire de Charenton, qui s’est rendu un des premiers sur le lieu de la catastrophe, on a pu rétablir un peu l’ordre dans cette scène de désolation; des agents du 12e arrondissement, amenés par un train spécial avec des médecins et les ingénieurs de la compagnie, ont prêté un concours empressé.
M. Regnoul, inspecteur de l’exploitation chargé de la gare de Paris-Lyon, prévenu le premier, est monté aussitôt sur une locomotive, pour aviser aux mesures commandées par cette catastrophe.
Le sympathique chef de gare était en proie à une émotion des plus vives; il savait sa femme dans le train venant de Clermont.
Les craintes, malheureusement, n’ont pas été vaines, car Mme Regnoul et sa fille étaient parmi les blessés. Mme Regnoul avait eu le poignet brisé et avait été transportée à l’hospice de Charenton.
Parmi les médecins on nous signale MM. Josias père et fils, Desportes, Privé, Guerlain et Pinard.
M. Camescasse, préfet de police; M. Caubet, chef de la police municipale; M. Clément, commissaire de police aux délégations judiciaires, sont arrivés peu après.
Les morts étaient entassés dans un coin du hangar, sur le tas de plâtre préparé pour les réparations de la gare, en attendant qu’on pût s’occuper de rechercher leur identité.
Les blessés étaient soignés sur place, dans un hangar attenant à la gare et servant pour le remisage des marchandises, puis transportés à bras ou sur des civières dans les pharmacies, à l’hôpital Saint-Antoine et à l’hospice de Charenton.
Un orphéon de la Ferté-Alais partait pour concourir en Angleterre, accompagné de membres honoraires et d’amateurs; il a été décimé, comme on le verra plus loin; les blessés ont été reconduits à Ballancourt où les orphéonistes et leurs amis avaient pris le train.
A midi seulement, on a pu s’occuper des cadavres.
Rien d’horrible comme ces recherches dans les habits pour trouver une pièce d’identité, avec le vent envoyant des rafales d’eau.
On cherche des bâches, des toiles pour clôturer le hangar; les dix cadavres sont placés l’un à côté de l’autre, sur la terre.
Puis, d’instant en instant, les huit autres cadavres sont amenés; ce sont ceux des blessés morts en route, ou dans les maisons dans lesquelles ils avaient été transportés.
Des parents, des amis venaient aux nouvelles; on les interrogeait adroitement, et si celui qu’ils réclamaient était parmi les morts, on les éconduisait, par compassion, en leur disant que leur parent, seulement blessé, avait été transporté à l’hôpital.
Mensonge bien naturel. Mais demain !

Les cadavres — Lire la suite … —

A huit heures et demie du soir, un train spécial, composé de deux fourgons de marchandises et d’un wagon de voyageurs, se formait à la gare de Charenton, pour ramener les cadavres.
Impossible d’imaginer quelque chose de plus lugubre que ce funèbre convoi et ses préparatifs.
Devant la seule issue laissée libre pour le hangar, quelques gendarmes, agents et employés de la compagnie, se tenaient à la porte, qu’une foule immense assiégeait.
Le chef de gare, M. Regnoul, et le commissaire de police, M. Clément, dirigeaient les opérations.
Sous le hangar, au milieu, une table avec une lanterne qui éclaire le secrétaire du commissaire de police, chargé du relevé sommaire des identités.
A droite, tranchant sur le blanc vif du plâtre, quatorze cadavres alignés.
A gauche, quatre autres cadavres : un jeune enfant, deux hommes et une femme.
Ce sont les seuls qui n’aient pas encore été reconnus, soit par des amis, soit grâce aux papiers trouvés dans les vêtements.
Près de la table, dix-huit bières entassées.
M. Clément préside à l’opération de la mise en bière.
Quelques mots de contrôle, à voix basse, entre les notes du secrétaire et les fiches attachées à chaque corps; puis on met en bière.
Non sans peine pour la plupart des cadavres : quelques-uns ne sont que des morceaux rassemblés grâce à la couleur des vêtements.
Nous arrêtons ces détails, car ils sont trop épouvantables.
A Paris le fourgon de la morgue attendait à la gare. Il a dû faire deux voyages, sa contenance étant insuffisante pour cette masse de cercueils.

Le déblaiement — Lire la suite … —

Grâce à la rapidité mise au travail de déblaiement, une des voies était rendue presque immédiatement à la circulation ; celle du rapide, qui avait été la plus endommagée, a été dégagée à midi.
La machine du rapide avait broyé le wagon; la solive métallique de ce dernier formait comme un rail au-dessus de la voie elle-même.
Des vérins et crics puissants ont soulevé la locomotive qui a été consolidée par des madriers.
Dans le courant de la nuit, le chef du matériel, qui dirige les opérations, a affirmé pouvoir dégager entièrement la voie.
La circulation n’a été interrompue totalement que pendant deux heures; dès midi tous les trains passaient sur la voie libre.

Les morts et les blessés — Lire la suite … —

Malgré toute notre bonne volonté, malgré des démarches sans nombre à la compagnie, à la préfecture de police, il nous a été impossible de nous procurer une liste complète et exacte des victimes.
Il y a là, croyons-nous, une erreur d’organisation; les renseignements ont été renvoyés des uns aux autres et ont fini par s’égarer en route.
Voici les noms connus :
M. Clodonier; M. et Mme Millas; M. et Mme Fabre; Mme veuve Torus; M. Vincent, notaire; M. Alphonse Gauthier; tous de la Ferté-Alais; Mme Ronfanneâu, de Ballancourt.
Mlle Gambrèle est morte chez M. Bourgoin, pharmacien, où on l’avait transportée.
Une autre dame est morte en route, pendant que, se croyant légèrement blessée elle se faisait transporter chez elle.


Le Mémorial des Vosges
9 septembre 1881
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7389758r/f3


LA CATASTROPHE DE CHARENTON.
Le nombre des morts à l’heure présente est de 26 et ce n’est pas le dernier chiffre. On craint que plusieurs des blessés ne passent pas la journée. Les blessés restés à Charenton ont été presque tous transportés des domiciles particuliers où ils avaient été recueillis à l’hospice local.
L’enquête a continué hier. Le parquet a passé une partie de la journée à la gare, où des ingénieurs de la Compagnie, le personnel de la station ont été entendus. Des ingénieurs du contrôle de l’Etat s’y étaient rendus aussi.
Dans l’après-midi, la foule qui s’était portée à la Morgue pour voir les dix-huit cadavres exposés faisait queue jusqu’à la Seine. Il a fallu établir un service d’ordre pour l’empêcher d’envahir les salles. M. Macé, chef de la sûreté, qui assistait aux constatations, a eu l’excellente idée, pour l’éloigner, de faire publier un avis indiquant que tous les cadavres étaient reconnus sauf un. Cela ne faisait pas l’affaire des curieux, qui ont essayé une poussée en avant à la suite de laquelle les portes ont été fermées. Malgré cette mesure, beaucoup de personnes sont demeurées aux abords de la Morgue jusqu’à la tombée de la nuit.
M. de Puyberand, chef de cabinet du préfet de police, s’est rendu à une heure de l’après midi au bureau de M. Pierre, greffier de la Morgue, pour s’entendre avec lui sur les mesures à prendre pour les obsèques.
Les sept morts habitant la Ferté-Alais ont été réclamés par M. Milard, maire de cette localité. Les familles des autres victimes ont été averties par dépêche. La commune de la Ferté-Alais, la plus cruellement frappée, est sous le coup d’une véritable consternation. Ses mille habitants y vivent d’ordinaire très paisiblement, dans ses ateliers de filature de coton et dans ses carrières de grès. Lorsque la nouvelle de l’accident s’y répandit, la plupart quittèrent leurs occupations pour courir à la gare. On savait par une première dépêche que la Société orphéonique du pays se trouvait dans le train tamponné.
Lorsqu’une seconde dépêche annonça qu’il y avait des morts et des blessés, l’angoisse saisit tous ces braves gens. Chacun avait un parent, un ami dans l’orphéon; des femmes y avaient leurs enfants. Les uns imploraient les employés, pour qu’ils fissent connaître les noms des victimes; d’autres, pour qu’on les laissât monter dans les trains de marchandises allant sur Paris. Plusieurs retournèrent chez eux, attelèrent leur voiture et partirent pour Charenton, éloigné d’une trentaine de kilomètres. Ces derniers ont assisté à la reconnaissance des cadavres et n’ont pas quitté Paris depuis. D’autres personnes sont venues encore et retourneront seulement aujourd’hui à la Ferté, avec le train qui doit emporter les sept bières. Un service y sera célébré.


Le Radical
10 septembre 1881
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7603195m/f3


La Catastrophe de Charenton.
Ainsi que nous l’avons annoncé, les obsèques de cinq des victimes de cette catastrophe dont les corps ont été expédiés à la Ferté-Alais par un train spécial, dans l’après-midi, ont célébrées hier, dans cette localité, au milieu d’une affluence considérable de parents et d’amis.
Dans la ville en deuil, on ne rencontrait que gens, sur le visage desquels se lisait une profonde douleur.
Dès le matin, les cercueils avaient été disposés dans le chœur de l’église, entièrement tendue de noir.
Voici dans quel ordre : Au premier rang, Mme Saurus, M. et Mme Fabre.
Et au deuxième, MM. Gauthier et Vincent.
Une grande quantité de couronnes et de bouquets avait été déposés sur les draps mortuaires. A dix heures pénétrait dans l’église un nombreux cortège qui s’était formé à la mairie dans l’ordre suivant : La municipalité et M. Goupy, conseiller général; les orphéons de la Ferté-Alais, de Corbeil et d’Essonnes; plusieurs hauts fonctionnaires délégués par la Compagnie P.-L.-M.; les familles et les amis des victimes, et enfin les invités. La messe a été dite par un des vicaires et l’absoute donnée par le curé de la paroisse. Après la cérémonie religieuse, le funèbre convoi s’est dirigé vers le cimetière où les corps ont été inhumés, sauf celui de M. Vincent qui, comme nous l’avons dit, sera enterré à Châteaudun, ou plutôt à Bonneval, localité voisine.
Dans la même journée ont eu lieu, à Ballancourt, les obsèques de M. Bouffamon; à Paris, celles de M. et de Mme Millias, auxquelles assistait une députation de la fanfare de la Ferté, et M. Buisson; à Maisons-Alfort, celles de M. Vermot et de son fils, et enfin, à Massy, celles de Mme Lecolayet. Nous avons eu des nouvelles de quelques-uns des blessés : Mmes Rouffanot, Vautravers et Lesage, sont en bonne voie de guérison; M. Lesage, qui est actuellement à l’hospice de Saint-Maurice, a subi l’amputation de la jambe droite avec un grand courage; son état, momentanément du moins, est aussi satisfaisant que possible. Il n’en est pas de même, hélas! pour son fils, enfant de quatorze ans, dont tous les muscles de la jambe droite ont été arrachés, et pour le jeune Vautravert, qui est sous le coup d’une lésion cérébrale. Quant à l’enquête, on la poursuit fort activement. Les magistrats instructeurs se sont encore rendus, hier, à Charenton, où ils ont de nouveau procédé à des interrogatoires. Sans vouloir préjuger des conclusions du rapport des magistrats, rapport qu’on nous assure devoir être déposé aujourd’hui ou demain entre les mains du procureur de la République, nous croyons pouvoir affirmer, dès à présent, que ce rapport concluera à l’entière responsabilité de la compagnie. Personne, d’ailleurs, n’en doutait.

La catastrophe a fait 22 victimes, dont 9 habitaient à La Ferté-Alais. En cette année 1881, la commune avait une population de 884 habitants, on peut imaginer les deuils qui ont dû fortement secouer la communauté

*** Les suites judiciaires ***

Retour accueilImprimer la fiche

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut