Le dimanche 15 juillet 1895, vers 23 heures, un grave accident de chemin de fer s’est produit en gare de Beuxes, à la limite des départements de la Vienne et de l’Indre-et-Loire. Le train express n°372, effectuant la liaison entre Les Sables-d’Olonne et Tours, a déraillé à grande vitesse en traversant la gare.
Les circonstances du drame :
L’accident serait dû à une erreur d’aiguillage. Lancée à pleine vitesse, la locomotive a heurté la pointe d’une aiguille à environ 150 mètres de la gare avant de dérailler et de percuter le trottoir bordant le quai. Le choc a provoqué le renversement de la locomotive et de son tender, qui se sont immobilisés en travers de la voie, à seulement trois mètres des bâtiments de la gare. Le fourgon de marchandises suivant a été projeté et broyé sur le tender. Derrière, la violence de l’impact a provoqué la rupture de l’attelage après la première voiture de voyageurs, tandis que le reste du convoi est demeuré sur les rails, freiné par les systèmes de sécurité.
Un lourd bilan humain :
Le mécanicien, M. Souzay, [Joseph Eugène SANZEY], résidant au 9 rue Abraham-Bosse à Tours, a été tué sur le coup, décapité par le bord de l’abri en tôle de sa machine. Il aurait eu la présence d’esprit d’actionner les freins juste avant l’impact.
Le chauffeur, M. Lambert, habitant au 20 rue du Sanitas à Tours, a été grièvement blessé. Coincé sous le tender renversé, il a été secouru au péril de leur vie par les ouvriers de la scierie voisine dirigée par M. Girard. Le dégagement a duré près de deux heures. Souffrant de multiples contusions et d’une blessure par une tige de fer à la cuisse, il a été transporté à l’hôpital St-Gatien de Tours. Son sang-froid a été salué, ayant pu donner des indications pour sa propre extraction.
Plusieurs autres personnes ont été plus légèrement blessées, dont le serre-frein M. Léjeard, trois voyageurs et deux employés des postes, qui souffrent de contusions.
Les opérations de secours et les conséquences :
Un train de secours a été dépêché de Chinon vers une heure du matin, avec à son bord les docteurs Mathais (ou Mattray) et Fouché pour porter assistance aux blessés.
L’accident a provoqué une interruption majeure du trafic ferroviaire. La voie principale étant obstruée par les débris, les ingénieurs ont dû organiser le passage des trains sur la voie de marchandises, causant des retards considérables. Le déblaiement complet de la voie devait prendre au moins deux jours.
Journal de l’Indre et Loire (édition du 17/07/1895) – LE DÉRAILLEMENT DE BEUXES – Accident mortel
Dans la soirée de dimanche dernier, un déraillement, qui a eu des conséquences graves, s’est produit en gare de Beuxes, dans les circonstances suivantes :
Le train 372 qui fait le service des Sables-d’Olonne à Tours, devient un train express depuis Loudun ; il ne s’arrête qu’à Chinon, et traverse par conséquent les autres gares en vitesse. Néanmoins, les règlements exigent que les convois ralentissent leur allure au passage des stations.
Là, en effet les aiguilles présentent des dangers particuliers bien connus des hommes du métier. Or, ce sont ces dangers mêmes qui font que, trop souvent, les mécaniciens les bravent, exposant ainsi leur vie et celle des voyageurs.
Le train 372 arrivait donc hier soir di-manche, à 10 heures 45 minutes, à Beuxes. A 150 mètres environ de la gare, lancée à toute vitesse, la locomotive heurta la pointe de l’aiguille. Elle dérailla et continua sa route dans l’entre-voie ; en approchant de la station, elle heurta contre le trottoir de pierre qui borde le quai. Le contre-coup la fit se retourner et se renverser sur elle-même, à trois mètres des bâtiments même de la gare et en travers de la voie qu’elle obstrua complètement.
Ce heurt empêcha seul la locomotive d’aller frapper la gare qu’elle eût infailliblement démolie en ensevelissant sous les ruines la famille du chef de station. Le tender se renversa à la suite de la machine. Le fourgon de marchandises qui le suivait monta dessus en se broyant littéralement : une voiture de troisième classe suivait avec une voiture de première classe dont les tampons entrèrent, en la brisant, dans la voiture qui la précédait et qui contenait une vingtaine de voyageurs. Après la voiture de première classe, le train, par suite de la violence du choc, se rompit et toutes les autres voitures restèrent sur la voie sans éprouver d’autre accident qu’une violente secousse atténuée par l’action des freins automoteurs qui agirent avec une puissante énergie, aussitôt que la communication eût été interrompue.
Un pareil accident eût dû avoir des conséquences désastreuses. Si l’on a encore la douleur de constater la mort du mécanicien qui conduisait la machine, les voyageurs et les autres employés ne doivent leur salut qu’à un bonheur vraiment providentiel.
Le mécanicien s’appelait Souzay, il demeurait à Tours, rue Abraham-Bosse, n° 9. En s’apercevant que sa locomotive était sortie des rails, il ne pensa nullement à son salut personnel et ne se préoccupa que des mesures à prendre pour renverser la vapeur et serrer les freins ; ses mains devaient être occupées quand sa machine se renversa et que le bord de l’abri de tôle qui lui sert de protection vint littéralement le décapiter.
Le chauffeur, un sieur Lambert, qui demeure également à Tours, rue du Sanitas, n° 20, était engagé sous son tender renversé.
Quant au conducteur du train, qui se trouvait dans le fourgon, dont il ne reste que des débris, il n’avait aucune blessure. Trois des voyageurs de la voiture de troisième et deux employés des postes avaient seuls des contusions sans gravité, et quand, au milieu de l’obscurité et du chaos, chacun eut pu se ressaisir et reprendre son sang-froid, on constata qu’à côté de la malheureuse victime, on n’avait plus de soins à apporter qu’au sauvetage du chauffeur toujours engagé sous le tender renversé.
Les habitants voisins de la gare, et notamment M. Girard, qui dirige une scierie, accourut avec ses ouvriers réveillés en toute hâte. Le dégagement de Lambert présentait des difficultés et même des dangers sérieux. Pour soulever, avec les moyens dont on pouvait disposer, la masse qui le recouvrait et se protéger contre les jets de vapeur que lançait la machine, il fallait autant de prudence que d’intelligence ; la conduite et le dévouement de M. Girard méritent les plus vifs éloges et seront certainement signalés à qui de droit.
Car c’est à lui qu’est dû l’heureux sauvetage de Lambert qui a été retiré meurtri, mais sans fracture, de la situation périlleuse où il se trouvait. Il est actuellement soigné à Tours, à l’hôpital St-Gatien, et l’on espère son prochain rétablissement.
Les débris qui encombrent la voie principale ne seront pas enlevés avant deux jours, car ils présentent un amas considérable, mais les ingénieurs ont pu, en se servant de la voie des marchandises, rétablir dès hier midi le service des voyageurs sans transbordement.
A la première nouvelle du déraillement, un train spécial avait été organisé à Chinon pour amener des secours avec les docteurs Mattray et Fouché. Ces derniers donnèrent les premiers soins aux blessés qui purent, fort heureusement, continuer leur route, après un arrêt de quelques heures.
Article signé : H. B.
La Croix (édition du 17/07/1895) – Accident de chemin de fer.
Un terrible accident s’est produit la nuit d’avant-hier sur la ligne de l’Etat, entre Loudun et Chinon. Le train 372, venant des Sables-d’Olonne et arrivant à Tours à minuit 15, a trouvé l’aiguille de la gare de Beuxes entr’ouverte et a déraillé alors qu’il traversait cette gare à toute vitesse. Par suite de la déclivité du train, la machine a été projetée sur le trottoir de la gare et renversée, heureusement, car elle eût infailliblement enfoncé la gare.
Le tender, le fourgon et le premier wagon sont venus culbuter par dessus dans un horrible pêle-mêle.
Le mécanicien, M. Souzay, demeurant rue Abraham-Basse, à Tours, a été décapité et sa tête a reculé à plus de 10 mètres. Le malheureux avait eu la présence d’esprit de renverser la vapeur et de serrer le frein.
Le chauffeur Lambert, enseveli sous le tender, a été dégagé après deux heures d’un travail opiniâtre par les ouvriers de la scierie de MM. Girard. Lambert, qui avait une cuisse traversée par une tige de fer, avait néanmoins conservé assez de sang-froid pour donner des indications sur la manœuvre à accomplir.
Le serre-frein Léjeard, qui comme les précédents demeure à Tours, en a été quitte pour des contusions, ainsi que trois ou quatre voyageurs. Des trains de secours venant de Chinon ont amené les docteurs Mathais et Foucher, et des équipes d’ouvriers qui déblayaient la voie.
L’aspect des lieux où s’est produit l’accident est effrayant. La femme du mécanicien est arrivée auprès du cadavre de son mari. Le chauffeur a été dirigé sur Tours.
La Presse (édition du 17/07/1895) – DANS LES DÉPARTEMENTS – Accident de chemin de fer.
Tours, 16 juillet. — Un accident de chemin de fer s’est produit, hier, vers onze heures du soir, en gare de Beuxes, à la limite de la Vienne et de l’Indre-et-Loire, sur la ligne de Tours aux Sables-d’Olonne.
Le train 372, qui doit arriver à Tours un peu après minuit, a déraillé par suite d’une erreur d’aiguillage et la machine s’est renversée le long de la voie.
Le mécanicien du train, nommé Sonzay, qui demeure à Tours, a eu la tête littéralement coupée.
Le chauffeur Lambert, qui habite également Tours, a été blessé grièvement à la jambe droite.
Un serre-frein a reçu des contusions qui le font beaucoup souffrir. Trois voyageurs seraient légèrement contusionnés.
C’est par un train spécial parti de Chinon à une heure du matin que sont arrivés à Beuxes les docteurs Mattrais et Fouché, qui ont donné leurs soins aux blessés.
Ce matin, la locomotive du train 372 n’était pas encore relevée et tous les trains de la ligne de l’Etat ont subi des retards considérables.
