La Presse, édition du 8 mars 1852
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4758057/f3
Départements.
Pas-de-Calais. – On lit dans le Journal de Calais du 5 mars :
« Un affreux accident s’est produit lundi matin au chemin de fer, à Saint-Pierre (Saint-Pierre-les-Calais). M. Mouron-d’Etaulle, qui habite avec sa famille sa maison de campagne de Bonningues-les-Calais, venait en ville avec Mme Du Bois-Tesselin, sa fille. Ils étaient dans une carriole ; Mme Du Bois-Tesselin, assise sur la banquette de devant, conduisait ; M. Mouron se tenait sur la banquette du fond. Il était neuf heures et demie ; la voiture arrivait à la traverse du chemin de fer, à la gare de Saint-Pierre. Les barrières étaient ouvertes ; Mme Du Bois-Tesselin, [Rosalie Prudence Julie MOURON], (nom de jeune fille) se croyant en toute sécurité, passe. Au moment où la voiture s’est engagée sur la voie, arrive du côté de la ville une locomotive qui revenait prendre sa station à la gare de Saint-Pierre ; en vain le conducteur serre le frein, la machine lancée passe sur la partie antérieure de la voiture et la coupe en deux. Mme Du Bois-Tesselin est broyée, son père a une jambe et un bras brisés, écrasés, la face endommagée ; le cheval n’a pas une égratignure.
M. Mouron, placé sur un brancard, a été porté dans sa maison rue Saint-Michel ; les principaux médecins de la ville se sont empressés auprès de lui ; l’amputation du bras droit a été jugée indispensable, et l’ampleur des lésions de la jambe fait craindre qu’une seconde réunion ne soit pas tentée. Les médecins désespèrent de lui laisser peut-être la jambe, mais ils l’espèrent de la main. M. Mouron a près de 70 ans.
Le corps de Mme Dubois, affreusement mutilé, a été recueilli par lambeaux et déposé à l’hospice civil. La locomotive a broyé la tête et l’a séparée en deux ; la mâchoire inférieure tenait encore au cou ; le reste n’a été retrouvé épars qu’après de longues recherches. Le corps sera transporté à Bonningues, où il sera inhumé.
Chose étrange, la montre de Mme Du Bois, qu’elle portait au côté, suspendue à une chaîne d’or, est intacte ; le verre seul est cassé. Quant à la chaîne, il a été impossible d’en retrouver le moindre fragment.
Il semble qu’une fatalité ait pris à tâche d’amener cette catastrophe. On sait qu’il était dans les habitudes de M. Mouron de passer la mauvaise saison en ville. Une malheureuse circonstance a fait déroger à cet usage pour cet hiver. Mme Du Bois venait de perdre son mari, et, pour être plus tranquille et se livrer entièrement à ses souvenirs, elle avait voulu rester à Bonningues, ce qui entraînait l’obligation de venir souvent à Calais pour le renouvellement des provisions, etc.
En outre, au moment où la voiture traversait la voie, Mme du Bois mit le cheval au pas ; de son côté, le conducteur de la locomotive, s’apercevant trop tard, fit sa marche le plus qu’il put, mais il était trop tard, et plus tôt eût-elle cheval été arrêtée, une seconde n’eût retardé, le fatal passé.
Aussitôt informé de cet événement, M. le juge de paix s’est empressé de se rendre sur les lieux et d’ouvrir une enquête. Le procureur de la République est arrivé de Saint-Omer et est reparti hier après-midi pour Boulogne.
Un mandat d’amener a été lancé contre le garde-barrière, qui a été arrêté sous l’inculpation de meurtre par imprudence.
On dit que c’est un ancien militaire, ayant appartenu au corps des mineurs, décoré lors de la prise d’Alger et natif d’Aire.
M. Mouron a été amputé du poignet droit, à deux heures après-midi. Il a supporté fort bien l’opération. Rien n’a encore été décidé pour la jambe. »
