La Presse, 23 juillet 1844
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k429647n/f5
Un malheur qui pouvait être beaucoup plus funeste est survenu hier sur le chemin de fer de la rive gauche, à cent pas de la station de Viroflay. Un témoin oculaire dont nous ne pouvons récuser le témoignage nous adressé à ce sujet les détails suivants :
« … Deux convois du chemin de fer de la rive gauche étaient partis de Paris entre 8 heures et 8 heures et demie, le premier faisant le service des stations, le second direct. Celui-ci, parti trop peu de temps après l’autre, l’atteint à Viroflay, à cent pas après la station, et malheureusement au tournant d’une courbe qui sans doute n’a pas permis de l’apercevoir. Le choc a été si terrible, que les trois de mers wagons ont été littéralement broyés. Nous en avons vu les débris gisants sur la voie ; un d’eux n’était plus de forme et ressemblait à du bois plié. Heureusement, il n’y avait aucun voyageur dans ces wagons, à l’exception d’un monsieur devant qui nous a été nommé, mais dont la compagnie, et qui a eu la jambe brisée. Mais la locomotive du second convoi est montée sur la première et a été renversée ; nous l’avons vu pendant plusieurs heures sans mouvement, et le Gouvernement a envoyé deux ingénieurs et des inspecteurs qui n’ont quitté qu’il en revienne. Deux ouvriers ont été blessés grièvement, et l’un d’eux est mort à l’instant même.
Sans une circonstance heureuse, l’accident eût été affreux ; car un troisième convoi, parti en même temps que les deux premiers, et qui devait croiser à Paris exactement en même point, eût été dans les wagons où les blessés ont été découverts. On dit, qu’il a été à l’instant même, sur le chemin de fer de seconde voie, au moment où le convoi direct a renversé sur la seconde voie, aux arrêts de la locomotive, et les renversant sur la seconde, brisés en masse. C’est effroyable à penser.
Il paraît certain, et nous l’avons entendu de la bouche même de plusieurs conducteurs, qu’on a fait partir trois convois dans un intervalle d’une demi-heure, et cela sans aucune nécessité, car ces convois étaient presque tous vides. Or, si le second convoi n’avait pas suivi de trop près le premier, qui s’arrêtait forcément à chaque station, aucun malheur ne serait à regretter. Un jeune homme revenant avec nous nous a même affirmé qu’à Bellevue, où il était lors du passage des deux convois, le premier venait à peine de passer lorsqu’on a signalé le second, et que ceci a tellement effrayé qu’on a fait à ce dernier des signaux qu’il n’a sans doute pas compris, car il se serait arrêté.
Quoi qu’il en soit, le service n’a pu être repris qu’à dix heures et demie, et nous ne sommes arrivés à Paris qu’à 11 heures trois quarts, forcé qu’on était de s’arrêter toutes les cinq minutes, de crainte de nouvel accident. Tenez pour rigoureusement exacts les renseignements que je vous donne. »
Un de nos collaborateurs, qui se trouvait également sur les lieux, nous adresse les détails qui suivent :
« … La supériorité de la marche du second convoi était si évidente, que le docteur Vernols, de Viroflay, courut, avant même que le choc eût lieu, chercher sa trousse et du linge à tout événement. Le voyageur qui a été blessé est chirurgien de la garde nationale ; il a eu le péroné cassé. Le mécanicien du train de la première direction a été, ayant vu trop tard les signaux, a fait d’abord un mouvement pour arrêter, mais a été blessé à la tête, et se trouve dans un état très grave. Le chauffeur a eu la main droite entièrement écrasée jusqu’à la poignet. Le chauffeur du second convoi a sauté, mais a eu la jambe cassée. Les deux mécaniciens des deux convois sont blessés, l’un à la tête, l’autre à la jambe. On craint que le premier ne survive pas à ses blessures. Chose remarquable, l’on n’a pas trouvé de sang sur la voie, ni presque pas produit du bruit. »
Voici la relation que le Messager consacre ce soir au même événement :
« … Le premier convoi venait de quitter la station de Viroflay, marchant avec modération, lorsque le second convoi apparut, à une assez grande distance, allant avec une extrême célérité. Le cantonnier de la station de Viroflay, apercevant ce convoi, a fait aussitôt les signaux nécessaires pour l’arrêter dans sa marche.
Soit qu’ils n’aient pas été aperçus du mécanicien, soit par quelque cause inconnue, le convoi a continué sa maintenant à grande vitesse.
Arrivé à peu de distance du premier convoi, le mécanicien ouvrant enfin les yeux sur sa situation, s’est précipité hors de la locomotive. L’abordage a eu lieu peu d’instant après avec une extrême violence. Il en est résulté la destruction de deux wagons, la culbute d’un troisième et de fortes avaries à un quatrième.
Fort heureusement, aucun voyageur n’était dans ces wagons ; un seul voyageur a été blessé dans le premier convoi ; il a eu la jambe cassée, dans le second convoi, le mécanicien qui a sauté a été grièvement blessé, ainsi que trois employés de la compagnie.
On attribue cet accident à l’extrême vitesse que le mécanicien a imprimée au deuxième convoi, qui était parti laissant l’intervalle de temps voulu par les règlements, et bien suffisant pour éviter tout accident, si sa marche avait été plus modérée.
Au surplus, une instruction judiciaire est commencée. »
Voici de nouveaux détails sur la rencontre des deux convois du chemin de fer de Versailles (rive gauche).
À huit heures du soir est parti de Paris un premier convoi de diligences sur Versailles, avec un nombre de ces omnibus du voyage de six wagons. À huit heures un quart a eu lieu un second départ de même quatre voitures en convois, suivies de deux locomotives réunies chacune par un embranchement en avant.
Le convoi n° 3, qui était destiné à aller à Versailles et à revenir par ce qu’on appelle la station de Viroflay, Bellevue et Meudon, etc.
Le premier de ces convois, étant stationné à Viroflay, s’était mis en marche sur Versailles lorsqu’on décida de le prendre de chemin qui devait le ramener à Paris. À cette vue, le stationnement de la station de Viroflay a envoyé l’agent sur la voie, de façon à arrêter le convoi probablement pour une cause d’urgence.
Mais la cause de l’accident est, selon toute probabilité, qu’il y avait deux convois en sens inverse, l’un allant à Versailles, l’autre revenant, et qu’ils se sont rencontrés devant Viroflay. Ce qui est arrivé, c’est que les deux convois se sont heurtés de front. La collision a été très violente, et il en est résulté un grand nombre de blessés, dont plusieurs grièvement. La diligence placée en quatrième ligne (celle, toujours la plus exposée) a été brisée.
Viroflay, à une lieue de Versailles, mais environ environ cinq stations de Versailles, a été le théâtre de l’accident.
Il y a eu du côté des agents institutionnels une grande hésitation de secours. Les blessés ont été transportés dans la station de Viroflay, où ils ont reçu les premiers soins. Ainsi que l’on a pu le constater, il y a eu plusieurs morts.
Le nombre des blessés est très élevé, notamment parmi les dames et les enfants. Beaucoup de personnes ont été blessées à la tête, au visage, aux bras, aux jambes, etc. Plusieurs ont eu les membres brisés. D’autres ont été meurtries par les éclats de verre des fenêtres des voitures.
Le convoi de secours est arrivé sur la banquette du wagon de frais du chemin de fer. Dans ce convoi, il y avait plusieurs médecins et des agents de police.
Personne ne se trouvait dans les locomotives, parce qu’alors que le convoi était en marche, les conducteurs avaient sauté hors du train. Il y a eu une grande panique parmi les voyageurs. Plusieurs se sont précipités hors des wagons, d’autres ont été blessés en tombant sur la voie.
On cite parmi les blessés le nommé Chavet, conducteur de diligence, qui a eu la jambe brisée. On cite aussi le nommé Dufour, employé du chemin de fer, qui a eu la tête contusionnée. D’autres ont eu des blessures plus ou moins graves. On cite aussi le nommé Desforges, conducteur de diligence, qui a eu la cuisse brisée. D’autres ont eu des contusions à la tête, au visage, aux bras, aux jambes, etc.
Les morts [aucune preuve de décès trouvée dans l’état-civil] et les voyageurs blessés ont été transportés chez eux.
Le service du chemin de fer a été interrompu sur la ligne de Versailles ; il n’a été rétabli que ce matin, plusieurs heures après les faits, et a commencé à fonctionner à neuf heures du matin.
Parmi les victimes, M. Lepède de police de Sceaux, a été blessé, ainsi que plusieurs autres. M. Bibout, procureur du roi, a fait une enquête sur les lieux.
Telle est la catastrophe qui s’est produite sur la ligne de Versailles, et qui a repris aujourd’hui à neuf heures du matin sur une seule voie.
