Le Petit Courrier de Bar-sur-Seine, édition du 17 juillet 1891
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4462087z/f3
Le train de luxe qui dessert directement le paquebot de Douvres à Calais et qui doit arriver à Paris, gare du Nord, à 10 h. 55, avait dû subir pendant le parcours un retard de 14 minutes. Par un hasard des plus fâcheux, le train 46, venant de Lille, et qui doit entrer en ça exactement 6 minutes avant le Club-Train, avait, lui aussi, Un retard de quatorze minutes.
Les deux trains ont fait sur le parcours force vapeur pour rattraper ce retard.
Le résultat de cette manœuvre a été de leur faire conserver, presque jusqu’à la gare du Nord, la distance qui doit les séparer. Malheureusement, à 800 mètres du quai d’arrivée, c’est-à-dire à la hauteur des rues Marcadet et Doudeauville, le train de Lille à ralenti sa vitesse, tandis que le Club-train maintenait à peu près la sienne. Les deux trains devaient donc fatalement se rencontrer.
Effectivement, quelques secondes après, le mécanicien du Club-Train aperçut l’arrière du train de Lille. Il renversa alors la vapeur. Mais celle manœuvre ne put empêcher la collision. Le choc fut épouvantable. Le fourgon et un wagon de 2ème classe du train de Lille furent complètement brisés et un autre wagon fortement éprouvé.
Au premier moment, on redouta les plus effroyables malheurs et tout faisait prévoir que l’on aurait à déplorer de nombreuses victimes.
Les secours furent organisés avec la plus grande diligence, tout le personnel de la gare fut bientôt sur pied et l’on procéda immédiatement au dégagement des malheureux voyageurs dont on entendait les cris de douleur et d’angoisse.
On constata d’abord que le Club-Train n’avait subi aucune avarie et que ses voyageurs avaient été quittes pour quelques contusions sans gravité. Il n’en était malheureusement pas de même du train de Lille. On retira successivement des voitures brisées des morts et des blessés.
La collision
La collision fut si violente que le fracas des wagons brisés s’entendit à une grande distance du théâtre de l’accident, avec les cris des voyageurs épouvantés. La machine du Train-Club souleva le fourgon de queue du train de Lille qui alla retomber sur le wagon de deuxième classe qui les précédait. La toiture de cette voiture fut réduite en poussière, les deux parois se rapprochèrent et le plancher s’effondra, laissant tomber sur la voie les deux voyageurs qui l’occupaient, M. REGNIER, employé à l’économat de la Compagnie, et sa femme. Les deux malheureux, dont le corps était criblé de blessures, furent traînés au milieu des débris, sur un espace de plus de vingt mètres. Par suite de la violence de la secousse, la troisième voiture du train de Lille fut également brisée. On juge de la frayeur que ce terrible choc jeta parmi les voyageurs. Ils s’élancèrent sur la voie et se mirent à courir dans toutes les directions, poussant des cris d’effroi, au risque de se faire broyer par les nombreux trains montants et descendants qui sillonnent les lignes à cette heure.
Les premiers secours
Dès que la nouvelle de l’accident fut connue, les employés des ambulances des gares du Nord et de la Chapelle accoururent. M. ESCOURROUX, commissaire spécial, était déjà sur le théâtre de la catastrophe, assisté de ses deux adjoints, MM. VILAIN et MOULLAINT. On commença à la lueur des torches, qui rendaient ce spectacle plus sinistre encore, à dégager M. et Mme REGNIER. L’un et l’autre étaient couverts de sang et avaient perdu connaissance. On mit deux heures pour les sortir de l’amas de débris de bois et de ferrailles qui les recouvraient. Mme REGNIER, ainsi que son mari, avaient les deux jambes broyées. On leur donna un premier pansement; puis on les transporta sur une civière à l’hôpital Lariboisière où, peu d’instants après, on amenait le conducteur Vernier. Ce malheureux avait été lancé par la violence du choc à plus de dix mètres de son fourgon. Il avait, lui aussi, les jambes broyées. Une ambulance fut installée où les autres voyageurs qui avaient été atteints vinrent se faire panser. Il n’y en avait pas du train Club. Leur état n’offre heureusement pas de gravité. La Compagnie les fit ramener à la gare du Nord d’où ils purent, après avoir reçu les soins que nécessitait leur état, regagner leurs domiciles respectifs.
Les blessés
M. Charles REGNIER, chef de l’économat à la gare de la Chapelle, demeurant rue de Belleville, 221, a eu deux bras broyés. Transporté à l’hôpital Lariboisière.
Mme REGNIER (née Joséphine Marie COQUARD), sa femme, qui a reçu de nombreuses fractures sur différentes parties du corp, est morte hier matin, à huit heure, à l’hôpital Lariboisière
M. Jules Vernier, employé à la gare du Nord, a eu les deux jambes brisées. Soigné à l’hôpital Lariboisière. Quinze autres personnes blessées ne paraissent pas être en danger.
L’enquête
De l’enquête à laquelle M. ESCOURROUX s’est livré, voici à la suite de quelles circonstances cet accident, dont les conséquences auraient pu être beaucoup plus terribles encore, s’est produit. Ainsi que nous le disons plus haut, la Compagnie a, à l’occasion de la fête du 14 juillet, triplé la plupart de ses trains, et notamment le train 46, qui fait le service de Lille à Paris. Il y avait dimanche en dehors du 46 qui art à 7 heures 6 de Lille, le 46 (1) et le 46 5) qui le procédaient. Ces trains devaient entrer en gare par la voie dite de Chantilly, de même que le train Club. A onze heures, l’aiguilleur qui se trouve en observation à la passerelle (cabine Eu) demanda par téléphone à l’aiguilleur de la cabine située au-delà du pont Marcadet, si les trains de Lille étaient passés. Sur l’affirmation de ce dernier, l’aiguilleur ferma la voie. Cependant le 46 n’était pas encore arrivé. C’est cet oubli qui fut cause de l’accident, Quand, en effet, ce train arriva à hauteur de la passerelle, il trouva la voie fermée. Ne comprenant rien à cela, le mécanicien descendit afin de se rendre compte de ce qui se passait.
C’est à ce moment que le Train-Club arriva.
On sait le reste.
A qui doit incomber la responsabilité de cet accident ? A l’aiguilleur qui a omis le train 46, cela n’est pas douteux. Un juge d’instruction va très probablement être désigné pour ouvrir une information.
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